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de certains passages des Évangiles et de l’apôtre Paul, il prétendait que la mère de Jésus, après l’avoir mis au monde, avait eu de Joseph, son mari, quatre fils et un plus grand nombre de filles. Le sens qu’il attachait à ces textes avait été condamné par l’église dès les premiers temps du christianisme : Helvidius le reprenait sans nouvelle démonstration, et, partant de là comme d’un fait reconnu vrai, il raisonnait de la manière suivante : si la virginité était un mérite devant Dieu, Marie l’aurait gardée jusqu’à sa mort, et de ce qu’elle ne l’a pas gardée, il résulte que non-seulement le célibat et la viduité perpétuelle ne sont pas un mérite aux yeux de Dieu, mais tout au contraire un démérite, puisque l’observation du célibat, qui viole d’ailleurs la loi de nature, n’est pas moins contraire à l’esprit du Nouveau Testament qu’aux préceptes formels de l’Ancien. La conclusion était sans doute qu’il fallait dissoudre les congrégations de moines et de moinesses et forcer les filles à se marier. Il y avait dans tout ce livre un ton si audacieux, la science en était si misérable, le style si incorrect, que Jérôme d’abord ne le jugea pas dangereux ; cependant, comme il faisait rire les païens et réjouissait secrètement les ariens, qui voyaient dans le rabaissement de la mère du Christ un amoindrissement à sa divinité, il céda aux prières de ses amis et prit la plume pour répondre.

L’ancien moine Jovinien semblait s’être donné systématiquement la tâche de contraster avec lui-même. Longtemps on l’avait vu courir les rues de Rome, pieds nus dans la plus froide saison, la chevelure hérissée et sale, à peine couvert d’un sayon en guenilles, les joues livides et caves, et tellement exténué par les jeûnes qu’il tombait d’inanition au coin des rues. Il était alors le modèle des austérités excessives. Tout à coup son teint refleurit ; il devint gras et dispos, ne porta plus que des habits élégans, abattit son énorme crinière, se fit peigner, friser, parfumer, et se nourrit abondamment des meilleurs mets, car il possédait un riche patrimoine. On le vit aussi hanter assidûment les maisons des dames. Ce changement de vie répondait à un changement de doctrine. Jovinien avait découvert que le mérite des actions humaines est dans l’intention vis-à-vis de Dieu, et que le reste est indifférent, qu’ainsi on pouvait manger de la viande de telle espèce et en telle quantité qu’on voulait, pourvu qu’on rendît grâce à Dieu, qui avait créé les animaux pour la nourriture de l’homme. Le même raisonnement s’appliquait à des questions plus délicates, et par exemple il mettait le mariage de pair avec la virginité : les mérites, disait-il, étaient égaux en tout, si les intentions étaient bonnes. Il accusait en revanche les partisans de l’abstinence et du célibat d’être des impies, de vrais manichéens, qui condamnaient Dieu dans les biens de ce monde,