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Elle fut jetée à son tour dans un cachot, et on fit main basse sur son argent. La courageuse femme ne faiblit pas. Du fond de sa prison, elle adressa au magistrat une lettre qui était conçue à peu près en ces termes : « Prends bien garde, clarissime gouverneur, de te laisser abuser, et c’est ce qu’on court risque de faire quand on juge de la réalité par l’apparence. Tu me prends pour une pauvre femme, parce que mes habits sont ceux d’une esclave ; mais je puis, s’il me plaît, revêtir ceux d’une matrone. Servante du Christ devant l’église, je reprends mon rang devant les hommes. Sache donc que je suis noble et patricienne. » Elle détaillait alors complaisamment sa généalogie et celle de son mari, remplies toutes deux de consuls, de préfets du prétoire, de préfets de Rome, et elle ajoutait : « J’ai voulu, homme très illustre, te faire passer cet avis charitable afin que tu apprécies par toi-même si les menaces peuvent- m’effrayer, et si tu n’aurais pas plus tard à te repentir d’avoir touché à ma personne ou à mon bien. »

Le gouverneur profita de l’avis : la famille de Mélanie était puissante et connue dans tout le monde romain. Déjà alarmé de ce qu’il avait fait, non-seulement il ordonna qu’elle fût rendue à la liberté, mais il la combla d’honneurs et voulut qu’on fermât l’œil sur ses visites aux prisonniers. La fière Romaine triomphait. « Vous voyez qu’un grand nom sert à quelque chose, disait-elle en riant à ses amis ; on le lance comme un épervier ou un chien sur l’animal qui veut vous nuire, et c’est à celui-là de se défendre. » Pour le moment, en 383, Mélanie était sous la main de Rufin, qui avait fixé près d’elle son domicile à Jérusalem. Avec la volonté froide et patiente qui distinguait le prêtre d’Aquilée, il avait su enchaîner les élans passionnés et trop souvent irréfléchis qui gâtaient ses grandes qualités. Ils fondèrent ensemble dans la cité sainte deux couvens, l’un d’hommes et l’autre de femmes, où Jérôme plus tard les retrouva. Celui de Rufin était situé sur le mont des Oliviers, du côté de la ville, et fut bientôt peuplé de moines. La communauté de l’Aventin applaudissait à ces succès, et Jérôme tout le premier : il ne se doutait pas que ce couvent des Oliviers serait un jour une citadelle redoutable dressée contre ses plus chers amis et contre lui-même.

Hors de l’église domestique comme au dedans, l’attention se portait alors particulièrement sur la famille de Paula, à qui la destinée réservait le premier rôle dans les aventures religieuses de Rome. J’ai dit dans ces récits mêmes quels étaient l’immense fortune et le rang de cette maison, qui remontait d’un côté aux Scipions et aux Gracques, de l’autre aux rois demi-fabuleux de Sparte et de Mycènes. Veuve à trente-cinq ans du Grec Toxotius, mort récemment, Paula