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grec des Septante ; mais beaucoup d’éditions des Septante étaient incorrectes, et un grand nombre de fautes s’étaient glissées en outre dans l’interprétation latine. Jérôme, pour son œuvre de révision, adopta l’édition la plus pure, qu’on trouvait dans les hexaples d’Origène, et que les églises de Palestine avaient conservée. Il prit soin dans ce travail, comme dans le premier, de ne pas changer les choses qui n’altéraient point le sens, quoiqu’elles ne fussent pas tout à fait conformes au grec, afin de ménager des habitudes invétérées. Il ne fit pas difficulté non plus de s’écarter de la reproduction littérale du grec toutes les fois qu’en respectant l’idée il pouvait laisser au latin ses tours propres, et ne pas donner pour une traduction un jargon inintelligible et barbare. Quelquefois aussi il quittait le grec pour, suivre le sens de l’hébreu. C’est lui-même qui nous expose ainsi le système et le but de son travail. Néanmoins la recension ne fit point disparaître la version vulgaire, qui prévalut dans l’usage de l’église, et qui, malgré sa rudesse et ses fréquens barbarismes, est empreinte d’une grandeur imposante qu’eût amoindrie peut-être une diction plus polie et plus correctement latine.

Ces travaux et les controverses qu’ils suscitèrent mirent le nom de Jérôme dans toutes les bouches. Il continuait d’ailleurs de jouir près de Damase d’une faveur qui lui valut quelques amis et beaucoup d’ennemis. Comme la voix publique le désignait pour le successeur de ce pape et le seul prêtre qui fût digne du siège de Rome, il eut une cour, des complaisans, des flatteurs tout prêts à le trahir ; mais le clergé romain se trouva instinctivement ligué contre lui. Jérôme ne soutint peut-être pas sa fortune avec assez de modération ; il aimait le pouvoir, il avait plaisir à la lutte, et le succès l’enivrait. Celui qu’il obtint bientôt dans la société laïque mit le comble à sa renommée, mais aussi à l’animosité de ses envieux.


III

Les contemporains ne nous ont point laissé le portrait de Jérôme ; mais il n’est pas impossible de le reconstruire à l’aide de ses ouvrages et surtout de ses lettres, en rapprochant ce qu’il y dit de lui-même de ce qu’il parait estimer et nous vante dans l’extérieur des autres, comme l’enseigne du vrai chrétien. Ainsi nous pouvons nous le figurer maigre de visage et naturellement pâle, quoique cette pâleur eût dû être grandement altérée par le soleil d’Asie ; sa chevelure devait être courte et plate, son corps frêle, sa santé, dont il se plaint sans cesse, affaiblie par les excessives austérités qu’il s’était imposées à Chalcide. Un sayon de drap brun, recouvert d’une tunique grecque pareillement de couleur foncée, composait son costume invariable,