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gradins des amphithéâtres. Que cette tourbe fût catholique ou arienne, chrétienne ou polythéiste, c’était le moindre souci des amis d’Ursin : le zèle égalisait les religions, et l’argent provoquait le zèle. Préparée d’abord dans l’église de Saint-Jean-de-Latran, l’élection fut renvoyée, par les magistrats sans doute, dans celle de Saint-Laurent, changement favorable à Damase, qui devait trouver, dans ce quartier de Rome où il avait passé sa vie, ses partisans les plus nombreux et les plus fidèles. Néanmoins, au moment des votes, les suffrages se trouvèrent divisés presque par égale part, tant la cabale d’Ursin avait été puissante. Damase, qui réunissait bien réellement la majorité des voix, fut proclamé, mais les ursiniens protestèrent : on en vint aux mains, on se battit dans l’église, on se battit hors de l’église, et le lieu saint, pris et repris, fut inondé de sang. Damase, maître du champ de bataille comme de l’élection, fut ordonné par l’évêque d’Ostie, à qui appartenait le privilège traditionnel de consacrer les évêques de Rome.

Cette déplorable scène se passa dans les premières semaines du mois d’octobre 366. Ursin était battu, mais non vaincu ; il en appela aux électeurs, dénonça la nomination de Damase comme nulle et doublement viciée par l’irrégularité des opérations électorales et par l’indignité du personnage, et de son autorité privée convoqua le peuple à une seconde élection. Ses amis et lui la préparèrent en toute diligence. Tandis que des agens éhontés parcouraient les quartiers infâmes de Rome, soulevant les passions et achetant les suffrages, d’autres, plus indignes encore, frappaient à la porte des palais pour y semer l’outrage et la calomnie contre le nouvel évêque. Alors fut reprise et amplifiée l’accusation, depuis longtemps démentie, d’un adultère commis par Damase dans sa jeunesse. Les diacres Amantius et, Lupus se faisaient les colporteurs de ces diffamations. Ursin leur donna pour acolytes deux personnages dont l’histoire est bien obligée de parler, puisqu’ils s’y sont fait une place par l’infamie, et que d’ailleurs leur immixtion dans un débat d’élection épiscopale est un trait assez curieux des mœurs du temps. L’un était un juif espagnol nommé Isaac, converti au christianisme, puis relaps, qui, suivant le langage d’un concile qui le condamna, avait profané par sa rechute les mystères sacrés. Ce misérable affichait des prétentions à la théologie, et on lui attribua un assez mauvais livre sur le Saint-Esprit, écrit à l’époque de sa conversion. Ennemi personnel de Damase, qui était originaire d’Espagne comme lui, et peut-être avait censuré son ouvrage, Isaac prétendait avoir en sa possession les preuves de cet adultère imputé au prêtre de Saint-Laurent ; mais, sommé plus tard de les produire devant les juges, il se reconnut lui-même pour un imposteur. L’autre était un eunuque appelé