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de l’organisation rurale moscovite, c’est là la double essence morale et politique du comité constituant de Varsovie. C’est là l’esprit de la législation nouvelle dont M. Milutine est l’inspirateur prépondérant, l’actif promoteur, et qu’il a entrepris de réaliser en Pologne, non sans de violentes effractions et d’étranges bouleversemens. C’est de cette source notamment que procèdent les ukases du 2 mars 1864 sur l’organisation communale et l’émancipation des paysans dans le royaume, ukases à l’occasion desquels justement était créé le comité actuellement tout-puissant à Varsovie. Je ne veux point refaire l’œuvre de mon savant ami M. Léonce de Lavergne et retracer après lui l’ensemble de cette grande et menaçante transformation économique, ou pour mieux dire, sociale. Il suffit de fixer les traits saillans de cette législation du 2 mars, dont l’économie essentielle consiste à substituer les paysans aux anciens maîtres dans la possession des terres par voie d’expropriation, à déposséder les classes éclairées de toute influence locale en faisant en quelque sorte des fonctions électives dans les communes le privilège de la classe populaire, et à laisser assez de vague, assez d’indécision et d’obscurités pour que l’autorité russe reste l’unique arbitre des rapports que crée cet ordre nouveau. En un mot, c’est un moyen d’attaque à main armée contre la constitution territoriale de la société polonaise, par la dépendance sans sécurité où tombent les classes supérieures et éclairées, aussi bien que par les excitations redoutables communiquées à des passions populaires qu’on cherche à enflammer en leur représentant comme ennemi tout ce qui a rang ou fortune, et comme unique ami le tsar protecteur et magnanime.

De nouveaux ukases du 11 septembre dernier ne font que développer la même pensée en s’attaquant cette fois à la constitution morale, intellectuelle et religieuse de cette infortunée société. Il ne s’agit plus ici de la propriété et de la condition du peuple des campagnes, toutes choses déjà réglées ; il s’agit de poursuivre, de compléter l’œuvre des transformations radicales du 2 mars par « l’amélioration du système de l’instruction publique dans le royaume, » et l’amélioration consiste naturellement à affaiblir le caractère national que pouvait garder encore l’éducation, à dépouiller les classes éclairées, le clergé, de tout droit d’immixtion dans l’enseignement ; La surveillance de l’instruction primaire est confiée aux assemblées communales, où il n’entre désormais que de pauvres paysans qui ne savent pas lire, et qui auront à présenter des candidats pour les fonctions d’instituteurs. C’est l’assemblée communale qui décidera si le curé doit enseigner la religion, les prières et l’histoire sainte. Du reste les instituteurs laïques sont généreusement dispensés de tout certificat d’aptitude scolaire, et les congrégations et ordres religieux sont soigneusement exclus des fonctions de l’enseignement. Un trait curieux et caractéristique de cette législation nouvelle sur l’instruction publique, c’est le rôle protecteur que prend le gouvernement russe vis-à-vis de toutes