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battait d’un seul coup la justice russe, il y avait même des femmes, notamment celle chez qui demeurait Trangutt ; les femmes étaient envoyées aux travaux forcés dans les fabriques ou en Sibérie. Dix autres condamnés à mort obtenaient par faveur les mines ou la forteresse. Seuls, les cinq membres du gouvernement national ne trouvèrent pas grâce, et furent pendus. C’était le 5 août dernier. Les uns moururent avec un calme stoïque. Zulinski marcha au supplice avec une gaie sérénité et passa même la corde autour de son cou. Resté le dernier, Romuald Trangutt promenait un regard triste sur ses compagnons. Se souvenant de son titre et de son privilège de soldat, il demanda à être fusillé ; on le lui refusa comme on l’avait refusé à Siérakowski ; on lui répondit en s’emparant de lui et en le hissant jusqu’au gibet. Une dernière fois il salua la foule, et son corps se balança dans l’espace. C’était, dans un dernier épisode, comme une image saisissante de la fin du gouvernement national et de l’insurrection polonaise elle-même.

Le gouvernement national polonais a fini peut-être comme il devait finir, ou du moins comme il ne pouvait guère manquer de finir, par cette tragédie des cinq victimes pendues sur les glacis de la citadelle de Varsovie. D’ailleurs, s’il existait encore de nom, comme la suprême et opiniâtre expression d’une lutte expirante, il n’existait plus de fait, en ce sens qu’il ne pouvait plus rien au sein d’un pays désorganisé par la guerre et par la répression. La réalité aujourd’hui en Pologne, je le disais, c’est en face et sur les débris de ce gouvernement national achevant de mourir, la renaissance complète et sans limite de la domination russe se manifestant par les exécutions, les déportations et les expropriations. La réalité, c’est la paix dans le royaume comme à Wilna et à la façon de Mouraviev, qui instituait, il n’y a pas longtemps encore, un service religieux « pour la commémoration annuelle de la délivrance de la Lithuanie du joug polonais en 1863, » délivrance glorieusement accomplie, comme de raison, par lui Mouraviev ! La réalité enfin, c’est la recrudescence de l’autocratie militaire, disposant souverainement de la vie, des biens et des mœurs d’un peuple. Ce serait cependant, à quelques égards, une erreur de croire que l’omnipotence militaire est tout, ou même qu’elle est l’élément prépondérant aujourd’hui en Pologne. Le gouvernement militaire joue assurément un grand rôle, il a la supériorité de la force et des procédés sommaires, il est l’instrument irrésistible ; mais il n’est pas tout, et même, sous certains rapports, il n’est que secondaire.

Il se forme effectivement aujourd’hui en Pologne un ordre nouveau, il s’élève une politique nouvelle dont l’autorité militaire est l’exécutrice, mais dont elle n’est pas l’inspiratrice et dont elle n’a pas essentiellement la direction. Dans la Lithuanie, Mouraviev a le privilège d’être tout à la fois l’exécuteur et le législateur, et au besoin le pontife ; il fonde des services religieux et des couvens en même temps qu’il bouleverse l’économie