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à combler de présens et de concessions de terre ceux qui voudraient bien venir initier les Abyssins à l’agriculture et aux arts manuels.

Il est facile de voir, à travers tant d’actes si contradictoires au point de vue moral, la trace d’une pensée unique, qui ne manquait ni de logique ni de grandeur. « L’empire a dépéri, disait le négus, parce que les souverains légitimes ont cessé de gouverner avec un bras fort, un cerveau intelligent, un cœur pieux. Dieu a retiré sa faveur à la lignée de Salomon ; il a donné la force aux barbares, aux Turcs, qui nous ont pris le Sennaar et Massaoua, aux Gallas, qui nous ont repoussés jusqu’à l’Abaï ; mais, comme il ne veut pas que son peuple périsse, il m’a tiré de la poussière et m’a commandé de restaurer le pouvoir impérial tel qu’il était au temps du négus Kaleb et des glorieux empereurs qui conquirent l’Yémen, et de revendiquer enfin partout contre les musulmans les anciennes limites de l’Abyssinie. Mon empire va jusqu’à la mer… » Ce dernier mot était grave, car il annonçait l’intention de réclamer par l’épée le littoral sauvage et presque désert arraché au XVIe siècle par la Porte à la faiblesse insouciante du roi des rois. Les gouverneurs de Massaoua ne sont pas encore rassurés aujourd’hui sur les intentions définitives de leur redoutable voisin, trop intelligent pour ne pas sentir qu’il faut à un grand état un port maritime, sous peine de dépendre, dans ses besoins les plus élémentaires, des états plus favorisés. La Porte, qui ne tire de Massaoua aucun avantage politique ou financier, comprend très bien qu’elle possède la clé de l’Abyssinie, et, trop faible pour en profiter comme elle l’eût pu tenter sous Sélim le Grand, elle se donne le plaisir puéril et malfaisant d’affaiblir un grand état chrétien en veillant rigoureusement à ce qu’il ne reçoive par là ni armes ni munitions de guerre. Reste à savoir ce que deviendra cette vieille prohibition le jour où il plaira au négus, mieux inspiré, de répondre franchement aux avances de l’Europe et de lui demander les armes perfectionnées qu’il cherche si coûteusement à imiter chez lui.

Ses prétentions sur le Sennaar et la Nubie sont très discutables, et s’expliquent par un malentendu qu’entretient la pédante courtisanerie des Européens qui l’environnent. Les Abyssins, en adoptant le christianisme, ont tenu à se rattacher à quelqu’un des peuples cités dans l’Ancien Testament, et, comme leur Bible a été traduite des Septante, ils y ont pris sans façon le nom d’Éthiopiens, qu’ils ont appliqué à leurs ancêtres. Au titre de rois d’Axum, qui paraît avoir été le premier titre connu de leurs souverains, s’est substitué, on ne sait quand, celui de roi des rois d’Ethiopie. Je n’ai pas besoin de rappeler ici que l’Ethiopie des Grecs et des Romains était, dans sa plus vague extension, toute l’Afrique orientale moins