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donnait à ses soldats un exemple d’audace inattendu. La journée resta longtemps indécise ; mais Chetou tomba grièvement blessé, Oubié eut la jambe traversée d’un coup de lance de la main de Kassa lui-même, et son général Kokobié, avec son corps d’armée, passait à l’ennemi ou restait neutre (le fait n’a pas été bien éclairci). La victoire fut complète : Oubié tomba aux mains du vainqueur. Chetou, oublié sur le champ de bataille, se traîna dans les cavernes qui surplombent les belles vallées de la Menna, et y mourut des suites de sa blessure. Lorsque Kokobié vint réclamer la récompense de sa trahison, il en trouva une qu’il n’attendait pas. « Je me méfie du serviteur qui vend son maître, » dit froidement le négus, et Kokobié, mis aux fers, fut jeté dans les prisons de Tchelga, où il est encore.

La bataille de Dereskié est du 5 février 1855. Le surlendemain, le vainqueur se faisait couronner en grande pompe, aux applaudissemens de l’armée et du clergé, dans cette même église de Dereskié que le vaincu de la veille avait, en vue de son propre couronnement, fait bâtir et orner sous la direction d’un Européen établi en Abyssinie, un naturaliste assez connu en France, le docteur Schimper. Cette dérision du sort ne dut pas être une des moindres douleurs d’Oubié. Kassa prit le nom de Théodoros, porté avant lui par un négus qui n’avait pas régné sans gloire vers le XIIe siècle. Ce nom était comme le programme de son règne. Une tradition universellement connue en Abyssinie, citée par presque tous les voyageurs depuis Bruce, dit qu’un négus du nom de Théodore doit rétablir l’empire éthiopique dans son ancienne splendeur, détruire l’islamisme et enlever Jérusalem au croissant : espérance obstinée et touchante, avec laquelle un peuple écrasé de souffrances essaie d’échapper à ses déceptions du présent ! Le nouveau négus ramassait ce nom dans les légendes nationales et affirmait avec une audace communicative qu’il était l’homme des prophéties. Il est certain qu’en 1855 toute l’Abyssinie le crut, si elle n’a plus aujourd’hui la même foi. Quant à lui, était-il alors vraiment convaincu ? Question délicate, à laquelle, même après l’avoir personnellement connu, je ne sais trop que répondre. Je crois cependant qu’il était, sincère, et cela pour beaucoup de raisons trop longues à développer. Cette confiance lui inspira d’étranges ambitions : c’est alors qu’il proposa au tsar, « son frère de Moscou, » de combiner une marche sur Jérusalem et de se partager le monde musulman ; mais elle lui a, dans un ordre plus pratique, fait faire de grandes choses dont a profité l’Abyssinie.

Il restait à en finir avec les débris du parti qui venait de succomber. La prise du plateau d’Amba-Hai termina la soumission du Semen. Sur ce sommet, de près de 3,550 mètres d’altitude, Oubié