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les Irlandais des bords du Nil. Le rusé vieillard qui avait conquis le Tigré à l’aide de ses montagnards, amharas du Semen se trouvait à son tour en face d’un Amhara plus jeune, plus entraînant que lui, et qui, chose capitale, croyait à « son étoile. » Le vice-roi biaisa ; il envoya de l’argent à Kassa, puis, comme négociateurs, son fils Goangoul et son général (belatta) Kokobié. On signa un traité provisoire, et durant les pourparlers Kassa n’eut point de peine à deviner dans le belatta un de ces hommes « habiles » qui pullulent autour des trônes croulans. Ils complotèrent ensemble l’acte de perfidie qui ne tarda point à s’accomplir. Sur ces entrefaites, l’abouna vint d’Adoua, capitale du Tigré, à Gondar. Kassa n’attendait que ce moment pour prendre une attitude plus décidée encore : il posa sa candidature au trône des négus, et appelait à Gondar les députés de la noblesse armée, des églises, des villes et villages, sous la présidence de l’abouna, pour se prononcer entre Oubié et lui.

Les chances de cette lutte suprême entre Kassa et Oubié étaient assez inégales. Le premier avait le prestige de la jeunesse, de la victoire, de la parole, trois choses puissantes partout irrésistibles dans la chevaleresque et parleuse Abyssinie. Il est vrai qu’on avait le droit de se défier de l’aptitude de ce sabreur dans les arts de la paix, tandis qu’Oubié avait assuré au Tigré vingt années de calme sous un gouvernement dur, rapace, mais régulier et protecteur du paysan et du marchand. La balance fut un moment aux mains de l’abouna et il était aisé de voir qu’il la ferait pencher non vers un jeune parvenu qu’il commençait à craindre, mais vers Oubié, qu’il avait toujours dominé. Dans cette conjoncture, on apprit l’arrivée à Gondar de Mgr de Jacobis, que sa mésaventure avec l’abouna n’avait pas corrigé de sa tendance à faire intervenir les manœuvres politiques dans les choses de religion. Cette fois cependant il put entrevoir un instant la réalisation de ses espérances. Kassa, qui avait jugé nettement la situation, se rapprocha de l’évêque italien, et lui promit, s’il était élu, de le reconnaître comme abouna de l’église d’Abyssinie. Kassa était trop attaché au rite national pour être de bonne foi dans cette avance ; mais Mgr de Jacobis pouvait d’autant mieux s’y tromper, qu’au point de vue de la constitution de l’église abyssine l’évêque romain était au moins aussi légal que l’évêque alexandrin. Salama, en apprenant cette nouvelle, commença par excommunier Kassa et tous ses adhérens, puis il réfléchit que Kassa était avant tout un ambitieux qui ne reculerait pas devant une révolution religieuse pour arriver à l’empire, et prêterait un appui fidèle à un évêque italien qui lui aurait valu un trône. Il ne se faisait illusion ni sur le respect inspiré au peuple abyssin par les vertus de Mgr de Jacobis, ni sur le mépris profond où il était lui-même tombé : il n’avait d’espoir que dans le pouvoir militaire ; il fallait