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Quant au clergé, il ne forme point en Abyssinie un corps politique distinct. La constitution, qui lui donne de grandes immunités dans l’intérieur de l’église, l’assimile, hors de là, aux moindres citoyens. Il est moral, studieux et relativement honorable, quoi que l’on en ait pu dire avec Bruce et depuis. L’armée ne forme point non plus une classe séparée ni une force. permanente : tout balagoult doit le service militaire en proportion de l’importance de son fief, comme nos feudataires du moyen âge, et pour un temps déterminé. il n’y en a pas moins dans l’empire des négus une population flottante de 60 à 80,000 hommes qui fait son métier de la guerre ; mais cette masse n’agit pas plus sur la politique générale que ne le faisaient jadis chez nous les reîtres ou les lansquenets. On peut donc dire en définitive qu’en Abyssinie la classe dirigeante est en temps régulier la classe rurale, représentée par plus de quatre-vingt mille paysans nobles, et à certaines époques de révolutions par l’aristocratie coalisée, qui enlève le pouvoir par un coup de main presque toujours éphémère.

Les voyageurs français qui ont visité l’Abyssinie durant ces trente dernières années, depuis MM. Combes et Tamisier jusqu’à MM. d’Abbadie, l’ont vue arrivée, après des convulsions qui ont rempli un siècle, à une situation identique sous plus d’un rapport à celle d’où la France sortit, il y a onze cents ans, par la main puissante des rois carolingiens. Une dynastie de princes sans pouvoir, entourés d’hommages dérisoires et ballottés par tous les caprices d’une oligarchie demi-féodale, demi-prétorienne, — la guerre civile en permanence, l’église seule debout, mais déjà envahie par la barbarie et l’esprit de violence, voilà ce qui succède en France aux fils de Clovis, en Abyssinie aux David, aux Claudius, aux Fasilidès. Les annales de l’ancienne Abyssinie ont souvent occupé les voyageurs et les historiens ; mais toujours on a négligé d’étudier le côté intime de cette monarchie, entée sur une ancienne civilisation qui nous semble aujourd’hui barbare. Moitié césars, moitié pontifes, avec leur couronne ornée d’un triple rang de diamans et surmontée d’une mitre qui portait une croix, les vieux négus vivaient sous la tente, sans résidence fixe et par conséquent sans vraie capitale, entourés d’une armée toujours prête à défendre l’intégrité d’un trop vaste empire. Le nom de Prêtre-Jean, donné taux négus par les premiers Européens qui les virent durant les croisades, rend assez bien ce caractère étrange et semi-fabuleux qui exerça plus d’une fois l’imagination de nos pères. L’empereur qui le premier, il y a trois siècles, substitua à cette sorte de chevalerie errante une maladroite imitation des royautés de l’Occident, prépara sans le savoir l’abâtardissement de sa race et la désaffection d’un peuple amoureux de la guerre. Toutefois la famille impériale eût pu conserver longtemps