Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/200

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


deux saintes au calendrier catholique, les deux sœurs Perpétue et Félicité. L’auteur des actes de leur martyre, morceau fort curieux, à peu près contemporain, reproduit par Ruinart dans ses Acta martyrum, n’a pas eu d’autre but, comme il le dit lui-même, que de démontrer par son récit combien se trompaient ceux qui prétendaient que l’église du IIIe siècle était moins riche que celle du Ier en dons miraculeux du Saint-Esprit. Son principal objet est de raconter les visions révélatrices et les extases de ses héroïnes pendant les jours qui précédèrent leur supplice. On y retrouve ce l’on de tristesse et de mélancolie, cet amour de la souffrance qui caractérise la plupart des prophéties montanistes. « L’esprit m’a révélé, dit Perpétue, que je ne devais chercher dans le baptême rien d’autre que la souffrance de la chair. » Maximilla, en état d’extase, se désole d’être repoussée par les chrétiens comme un loup du milieu des brebis. « Je ne suis pas loup, dit-elle en gémissant ; je suis parole, esprit et puissance. » Bien longtemps après, et lorsque le montanisme n’était plus qu’une secte insignifiante, Épiphane rapporte que, dans les assemblées montanistes, on voyait apparaître régulièrement sept jeunes filles qui se mettaient devant les fidèles à prophétiser en se lamentant sur la vie humaine [1].

C’est ainsi que par sa rigidité, son puritanisme chagrin, sa prétention à l’inspiration prophétique absolue, le montanisme exerça sur Tertullien un prestige dont il ne put ni ne voulut se défendre. Comme du reste le montanisme, en sa qualité de parti réactionnaire, abondait dans les erreurs plus encore que dans les beaux côtés du passé qu’il voulait faire revivre, et par conséquent était ardemment millénaire, le sens matérialiste de Tertullien se trouvait à l’aise dans cette tendance, qui dépeignait la vie et l’économie futures sous les traits les plus grossiers. « Ils sont chair, et ils haïssent la chair, » s’écriait désolée une voyante montaniste dont les auditeurs doutaient de la résurrection future du corps actuel et des descriptions de l’avenir qu’elle rattachait à cette croyance. Quant à Tertullien, nous savons de reste qu’aucune description de ce genre n’était capable de le faire reculer. Les passages de ses écrits dénotant sa ferme croyance qu’il vit dans les derniers jours du monde

  1. La moquerie populaire, s’attaquant à ce puritanisme et à ces lamentations sempiternelles, leur décerna en Asie les sobriquets de peaux-sèches (ascotrygètes) et de doigts-dans-le-nez (passalorrhunchites), par allusion sans doute à leurs prières nasillardes. C’est à cette aversion contre tout ce qui pourrait plaire aux yeux et à l’âme dans la vie actuelle qu’il faut attribuer l’opinion de Tertullien sur les traits physiques de Jésus, qu’il prétend avoir été fort laids (*). Pour affirmer cette idée, qui nous répugne et que dément une étude attentive des faits évangéliques, il ne s’appuie sur aucun renseignement historique ni traditionnel. Il allègue seulement des preuves de cette force : « on n’aurait pas craché sur un beau visage ! »
    (* ) De Carne Christi, 9.