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réactionnaire, cherchant à maintenir ou à ramener le passé bien plus qu’à innover. Seulement, trop épris de sa thèse favorite, d’après laquelle le christianisme du Ier siècle n’aurait été qu’un judaïsme à peine modifié, il épuisa son talent et son savoir en stériles efforts pour démontrer que le montanisme était uniquement le judéo-christianisme primitif jetant un dernier éclat et se raidissant contre une mort inévitable. M. Ritschl lui fît observer avec beaucoup de justesse que tous les phénomènes montanistes dans lesquels il croyait voir des signes de judaïsme, extases prophétiques, visions révélatrices, don des langues, femmes prophétesses, etc., avaient été communs, dans les premiers temps, à tous les partis chrétiens, à celui de Paul comme aux autres, et que, même au IIe siècle, on pouvait les signaler moins fréquens, moins intenses à la vérité, mais subsistant encore au sein des églises catholiques. Ce qui, selon le savant professeur de Bonn, caractérisait essentiellement le montanisme, c’était sa lutte avec l’épiscopat. Il aurait été la crise d’où le pouvoir épiscopal sortit finalement victorieux de toute compétition individuelle des membres de la communauté. Ici M. Ritschl prenait un peu l’effet le plus saillant pour la cause première. Il est très vrai que ce fut l’épiscopat qui tua le montanisme et qui profita le plus de sa disparition ; mais la tendance se forma, l’agitation se produisit en dehors des préoccupations hiérarchiques, et nous ne voyons pas que Tertullien ait combattu l’épiscopat en principe, malgré les violentes attaques qu’il dirigea contre certains évêques.

En somme, le montanisme est une réaction disciplinaire, rigoriste, attirant, concentrant, exagérant les vieilles formes et les vieilles coutumes dont l’église tendait toujours plus à se dépouiller. Tertullien l’a réellement défini dans ces mots : Paracletus restitutor potius quam institutor. S’il innove, comme toute réaction, c’est parce qu’il sent que des mesures nouvelles sont nécessaires pour parer aux abus que les anciennes n’avaient pas réussi à prévenir. Les deux grandes causes de cette réaction et de son prestige momentané sont d’abord l’accroissement de l’église en nombre et en superficie, puis la décadence graduelle des idées millénaires, qui avaient tenu tant de place dans les préoccupations de la première chrétienté.

Si nous nous reportons au premier siècle de l’église, nous nous voyons en face de communautés encore peu nombreuses, disséminées à de grands intervalles dans l’immense empire, et qui, dans leur ferveur de néophytes, ne comprennent pas du tout les enseignemens du divin maître sur le sel de la terre, le grain de sénevé, le levain devant pénétrer toute la pâte par son action lente et cachée. Une idée surtout empruntée aux calculs apocalyptiques de la