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les fêtes, les sciences mêmes. À les entendre, tout péché mortel excluait à jamais un homme de l’église, et leur liste de péchés mortels était loin d’être courte, Ils insistaient principalement sur la proximité de la fin du monde et du retour glorieux du Christ. Une grande exaltation, une manière, de vivre sombre, farouche, une sorte de piété maladive et chagrine les distinguaient au milieu des autres chrétiens. Leur prétention de renouveler les dons extraordinaires des temps apostoliques, et de les posséder seuls en faisait une sorte d’aristocratie dédaigneuse, et désagréable. Aussi voit-on se dessiner contre eux une opposition toujours croissante, et qui, forte de l’appui du pouvoir épiscopal, les rejeta insensiblement hors de l’église, qu’ils prétendaient réformer ; mais ce ne fut pas l’affaire d’un jour. Le montanisme se répandit comme un levain dans toute la chrétienté : vers 180, l’église, de Rome fut sur le point de se déclarer pour lui. Nous savons quel prestige il exerça en Afrique. Des preuves non équivoques de la fermentation qu’il suscita en Grèce et dans tout l’Orient ont été rassemblées, et vers 177 la lettre écrite par la communauté chrétienne de Lyon à ses sœurs d’Asie pour leur raconter la terrible persécution qui avait sévi contre les chrétiens de cette ville, cette lettre atteste que le montanisme dominait parmi eux, non pas comme hérésie, mais comme tendance et sous ses formes caractéristiques. Entre autres étrangers à la ville faisant partie de l’église, la lettre signale un médecin du nom d’Alexandre, Phrygien de naissance, ayant quelque part au don apostolique, et nous pourrions relever bien d’autres traits du même genre.

Tout cela montre qu’on se trompa lourdement tant qu’on ne vit dans un pareil mouvement qu’un parasite d’origine païenne greffé accidentellement sur l’arbre de l’église par un ancien prêtre de Cybèle. En admettant que la secte pouvait naître plus tôt et se répandre plus vite en Phrygie qu’ailleurs, on ne s’expliquerait pas encore par là les affinités qu’elle trouva dans les esprits en Gaule, à Rome et en Afrique. S’en tenir là, comme Neander le faisait encore dans la première édition de son histoire, attribuer le montanisme au hasard qui fit d’un ancien corybante un chef de secte, c’est tomber dans cette détestable méthode historique d’après laquelle la réforme en Allemagne n’a d’autre origine que le désappointement d’un petit moine, et en Angleterre d’autre cause que les beaux yeux d’Anna Boleyn. Ne voir dans le montanisme, avec d’autres historiens, qu’une opposition ardente, déclarée soit à la gnose, soit à l’unitarisme, c’est prendre quelques faits de détail pour des faits essentiels. Ce fut un vrai progrès dans la juste appréciation du montanisme que l’étude approfondie qui lui fut consacrée par M. Schwegler dans une monographie spéciale. Il vit et démontra parfaitement qu’au fond le montanisme était un mouvement essentiellement