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IV

Jusqu’à une époque assez rapprochée de nous, le montanisme passait pour une de ces apparitions excentriques, bizarres, qui sont à l’histoire de l’église ce que les productions du genre grotesque sont à une littérature. On n’y voyait qu’une secte d’illuminés superstitieux, fanatiques, ayant réussi à fonder quelques conventicules en Asie et en Afrique, mais qui n’avaient pas tardé à rentrer dans un oubli mérité. La secte avait, il est vrai, continué de végéter jusqu’au VIe siècle ; mais elle n’en avait pas moins complètement disparu, ne laissant que le souvenir d’une aberration accidentelle du sentiment chrétien, née on ne savait pourquoi, morte on ne savait comment. Le savant auteur de la première grande histoire du dogme que notre siècle ait vue paraître, un Münscher lui-même, ne soupçonne pas l’importance historique du montanisme : il se borne à en signaler les extravagances et passe outre. Malgré la divergence très notable de leurs points de vue, c’est aux travaux approfondis de Gieseler, de Baumgarten-Crusius, de Neander, et plus récemment encore aux recherches de deux élèves éminens de l’école de Tubingue, MM. Schwegler et Ritschl, que nous devons une appréciation tout autrement fondée de ce ferment montaniste qui remua l’église du second siècle bien plus universellement qu’on ne l’avait cru avant eux, et qui contribua tant à donner à la chrétienté du siècle suivant sa physionomie particulière.

Vers l’an 150, au fond de l’Asie-Mineure, en Phrygie, vivait un chrétien extatique du nom de Montanus, qui prétendait que le Paraclet ou le Saint-Esprit lui dictait des révélations ayant pour but de donner à l’église la perfection et la maturité qui lui manquaient encore. La Phrygie, on le sait, a été la terre classique de Cybèle et d’Athys, dont le culte rivalisait avec les bacchanales et les dépassait même par ces rites orgiastiques, convulsifs, que des corybantes mutilés accomplissaient au milieu de populations livrées tout entières à l’ivresse de la grande mère-nature. On a dit, et cela est fort possible, que Montanus avait fait partie lui-même de cette corporation sacerdotale. Ce qui est certain, c’est que son christianisme était aussi fervent qu’austère ; d’autre part, il revêtait des formes étranges, pour ainsi dire cataleptiques, et qui seraient du ressort de la physiologie non moins que de la psychologie religieuse. Dans ces extases, il perdait tout libre arbitre, toute volonté propre, toute connaissance du monde extérieur, et devenait l’instrument passif de l’esprit qui l’agitait intérieurement. Ceux qui ne comprenaient pas cette absorption de la personnalité humaine ainsi envahie par l’esprit divin l’accusaient bien à tort de vouloir se faire