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ne pourrait voir le Père, absolument comme il peut supporter la vue des rayons du soleil, mais non celle de l’astre lui-même.

Le Fils est donc bien une personne, mais cette personne est une extension, une projection du Père. Tertullien, encore si loin de l’orthodoxie ultérieure quand il insiste, comme il le fait à chaque instant, sur l’infériorité du Fils et sa génération dans le temps, jette cependant les fondemens de cette orthodoxie en enseignant, d’accord avec la théorie que nous venons d’exposer, que le Fils est de la même substance que le Père, lumière de lumière, rayon du soleil. Voilà ce qui suffit, selon lui, pour maintenir l’unité du Père et du Fils, qui d’ailleurs sont en constant et parfait accord de volonté et de sentiment, car Tertullien explique tout à fait comme l’unitarisme moderne la parole du Christ contenue dans le quatrième évangile : le Père et moi sommes un.

Arrive maintenant la question de l’incarnation. La tradition de l’église avait adopté généralement déjà la doctrine de la conception miraculeuse du Christ dans le sein d’une vierge. Tertullien accepte cette idée traditionnelle, née dans un milieu où l’on ne pensait pas encore à une préexistence personnelle de l’être ainsi conçu. Il l’accepte parce qu’elle est traditionnelle, et échoue dans ses tentatives pour la rattacher logiquement à son système. On voit que, sur le chapitre de l’incarnation, la pensée de Tertullien ne se meut pas à l’aise. La preuve en est qu’il se montre plus tolérant là qu’ailleurs. À la rigueur, il accorderait même aux païens le droit de ne voir en Jésus-Christ qu’un homme, si seulement ils reconnaissaient qu’il est le révélateur de la vraie religion. Tantôt il parle comme s’il ne voyait dans l’homme-Jésus qu’une forme humaine sous laquelle se cachait le Verbe, tantôt il semble lui accorder aussi une âme humaine ; encore ici pourtant sa théologie reste vague, et la seule chose qu’il maintienne avec fermeté contre le docétisme gnostique, c’est la réalité matérielle du corps et des souffrances de Jésus.

Avec l’émission du Verbe, la série des projections divines n’est pas encore terminée. Il y a eu dualité dans la substance divine tant que cela a été suffisant pour la révélation que Dieu voulait donner aux hommes. Or, depuis que Jésus a quitté la terre, il s’est assis à la droite de Dieu, c’est-à-dire qu’il n’intervient plus activement dans l’humanité. Cette. fonction est désormais dévolue au Saint-Esprit, qui est sorti de la substance divine commune au Père et au Fils, et qui, inspirant dans l’extase les apôtres et les prophètes des derniers jours, est la source des révélations suprêmes. C’est de lui qu’émane cette nouvelle prophétie montaniste à laquelle Tertullien tient si fort, et qu’il a eu l’art de rattacher à toute une théodicée fondée sur la nature et l’histoire sainte. La justification du montanisme sort ainsi des entrailles mêmes de la Divinité.