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ainsi que la réalité de la naissance, de la crucifixion et de la résurrection du Christ. L’omission de tout article relatif à la rédemption et aux rapports de l’Évangile avec la loi prouve combien, à la fin du IIe siècle, la doctrine particulière de Paul était tombée dans l’oubli. Aussi, pour Tertullien, fort peu enclin par tempérament à la miséricorde, ne trouvant jamais Dieu trop exigeant ni trop sévère, le christianisme n’est-il autre chose qu’une loi plus stricte, plus difficile à observer que l’ancienne [1]. Les passages abondent dans ses écrits où ce point de vue est exposé avec une insistance qui ne laisse aucun doute sur sa pensée. On comprend dès lors pourquoi il attache tant d’importance à la discipline ecclésiastique. Et comme tous ces principes nous le montrent sur la grande route qui mène droit au montanisme, nous ne serons plus surpris de le voir si enthousiaste pour un mouvement qui enchérissait encore sur la discipline de l’église, et si pieusement docile aux oracles des illuminés des deux sexes qui passaient alors pour les derniers prophètes. Ils furent pour lui l’anneau suprême de cette chaîne continue des révélations divines qui allait des premiers aux derniers jours du monde. C’est l’unité de croissance d’un seul et même être. La nature, dit-il, c’est l’état embryonnaire ; la loi et les prophètes, c’est l’enfance ; l’Évangile est l’effervescence de la jeunesse (efferbuit in juventutem) ; le Paraclet ou le Saint-Esprit, communiqué aux saints des derniers jours, donne la maturité.


III

On peut maintenant résumer la théologie proprement dite de Tertullien. La tradition catholique de son temps affirme l’unité du Dieu créateur contre le polythéisme païen et contre le gnosticisme, qui scinde les deux idées de Dieu et de créateur pour expliquer l’origine du mal. En même temps elle est toujours plus unanime à reconnaître un Verbe divin, instrument ou coopérateur dans l’œuvre de la création, s’étant manifesté aux hommes à diverses reprises, mais tout spécialement et d’une manière excellente en Jésus-Christ. Il s’en faut encore de beaucoup pourtant que la doctrine de l’église soit fixée sous ce dernier rapport. Il en est, par exemple, qui ne voient dans le Verbe divin qu’un mode, une manière d’être de la Divinité, non pas une personne, et telle est encore la liberté qui règne sur ce point rigoureusement défini plus tard, que Praxéas, presbytre

  1. Tertullien comprend si peu saint Paul qu’il s’imagine que cet apôtre soumit son enseignement aux douze autres et s’entendit avec eux sur la règle de foi (Adv. Marc. IV, 2). Quelque peu embarrassé par l’altercation qui s’éleva à Antioche entre Pierre et Paul, il se tire d’affaire en disant qu’en cette circonstance Paul s’exprima ferventer adhuc, ut neophytus.