Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/186

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


se fait sentir ici comme partout chez Tertullien, toujours prêt à croire à l’antiquité incomparable des livres qui lui plaisent, admettant même l’authenticité d’une apocalypse composée sous le nom d’Enoch, le patriarche anté-diluvien. Il aurait dû se dire aussi qu’il y avait un cercle vicieux dans le raisonnement sur lequel il fondait à priori la supériorité des livres saints sur les enseignemens du paganisme. Évidemment les mystagogues d’Isis ou de telle autre divinité orientale affirmaient aussi l’antiquité sans rivale de leurs révélations ; mais Tertullien n’eût pas consenti à les comparer un seul moment avec les écritures juives, pas même à titre provisoire et hypothétique. Il était évident à ses yeux que toute doctrine païenne n’était qu’un enseignement forgé par le démon, et l’évhémérisme, cette méthode qui ramenait les divinités mythiques à de simples personnages divinisés après leur mort par l’imagination populaire, lui suffisait, comme à la plupart de ses contemporains, pour expliquer l’origine des croyances païennes. Il sait, par exemple, que Moïse a vécu quatre-vingt-dix ans environ avant Saturne.

Après la nature, l’Écriture. Celle-ci est littéralement, d’un bout à l’autre, inspirée de Dieu, de telle sorte que tout en elle doit être pesé, jusqu’à ses indications les plus vagues, jusqu’à son silence même ; mais il ne faut pas s’attendre à trouver chez Tertullien des principes fixes d’interprétation. Tantôt il énonce des règles fort sensées, tout à fait d’accord avec ce que nous entendons aujourd’hui par l’exégèse grammaticale-historique ; tantôt il donne libre carrière à sa subtilité et à sa passion de controversiste sans se préoccuper aucunement du sens réel des textes qu’il allègue ; tantôt il se livre sans mesure et sans goût aux interprétations allégoriques les plus arbitraires. Ne va-t-il pas jusqu’à voir une préfiguration de la croix dans le passage d’Ezéchiel (IX, 4) où le prophète reçoit l’ordre de marquer d’un thau ou t hébreu le front des justes protestant contre les abominations qui souillent Jérusalem ? Ne connaissant pas les formes arrondies de la lettre hébraïque, il ne mit pas en doute que le signe indiqué par ce texte d’Ezéchiel ne fût notre T grec et latin, qui en effet ressemble à une croix.

Il faut toutefois se souvenir que pour lui l’Écriture n’était pas la dernière instance à laquelle on dût en appeler. L’incohérence et l’arbitraire de ses interprétations tenaient en grande partie à ce qu’il subordonnait d’avance les enseignemens scripturaires à la tradition catholique de son temps, laquelle était condensée, dans son entourage, en une règle de foi (regula fidei) où l’on peut déjà reconnaître les linéamens de ce qui fut plus tard admis dans l’église chrétienne sous le titre de symbole des Apôtres ou credo. C’est surtout contre le gnosticisme que le premier catholicisme avait dirigé cette règle de foi où l’on affirmait l’unité du Dieu créateur,