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philosophes ont l’air d’être venus tout exprès pour fournir à l’hérésie ses approvisionnemens. Ce sont vraiment les « patriarches des hérétiques. » Ce sont eux qui leur ont communiqué le mal de la recherche, cette inquiétude malsaine qui trouble l’intelligence et la pousse sans cesse à se poser de nouvelles questions. « Hérétiques et philosophes ressassent les mêmes sujets, s’embarrassent dans les mêmes détours. D’où vient le mal, et pourquoi ? Et d’où vient l’homme, et comment ?… Misérable Aristote, toi qui leur as institué cette dialectique artificieuse à construire et rusée à détruire, aux sentences étroites, aux conjectures pénibles, aux argumentations laborieuses, désagréable à elle-même, soulevant toutes les questions de peur d’en résoudre une seule !… Tant pis pour ceux qui ont produit un christianisme stoïcien, platonicien ou dialectique ! Nous n’avons plus besoin de curiosité après Jésus-Christ, ni d’investigation après l’Évangile [1]. »

Pourtant, s’il eût ressenti moins d’antipathie contre le platonisme, Tertullien aurait pu se défaire du matérialisme passablement grossier qui donne à sa théologie une couleur si étrange. On a souvent voulu laver sa mémoire du reproche que nous lui adressons ici. Ses admirateurs, et il en a eu de tout temps, ont soutenu que, lorsqu’il attribuait par exemple un corps à Dieu lui-même, c’était seulement dans le sens où nous dirions aussi qu’il y a une substance divine constituant l’Être divin. — Que de fois, disait-on, Tertullien ne proclame-t-il pas que Dieu est esprit et invisible aux yeux de la chair ! — L’objection serait plus spécieuse, si Tertullien lui-même ne l’avait pas prévenue. L’esprit pour lui n’est pas autre chose qu’une sorte de corps très subtil. Il n’y a d’incorporel que ce qui n’existe pas, dit-il catégoriquement. Si nous ne voyons pas le corps de Dieu, c’est que nos sens actuels ne sont pas assez fins pour cela. Si l’eau est l’élément du baptême, c’est qu’au commencement l’esprit de Dieu, porté sur les eaux, leur a communiqué la sainteté de son essence. Si Jean-Baptiste, après avoir proclamé la mission divine de Jésus, a plus tard douté de lui, c’est que la portion d’esprit divin qui lui avait été accordée pour l’accomplissement de son ministère prophétique s’est retirée de lui une fois ce ministère achevé, parce que toute la substance de l’esprit divin a dû se ramasser dans la personne du Christ. En vertu de la même tendance, Tertullien se représente la vie future sous la forme la plus charnelle : c’est la résurrection du corps actuel, moins les infirmités qui ont pu l’affliger dans cette vie, qui en est la condition indispensable, et si l’on demande à quoi pourront servir des organes désormais inutiles, Tertullien a réponse à tout : la bouche et la

  1. De Prœscript., 7.