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sciences naturelles. Comme tous les jeunes gens qui aspiraient alors à se distinguer dans les carrières libérales, il apprit le grec et en vint à le posséder au point de pouvoir écrire dans cette langue plusieurs ouvrages qui malheureusement ne nous sont point parvenus. Son père le destinait à entrer dans l’administration impériale, et son étude de prédilection fut d’abord celle du droit romain. Sa réputation comme jurisconsulte était encore très grande au temps d’Eusèbe de Césarée (iv° siècle), et même on a parfois voulu reconnaître en lui ce Tertyllus ou Tertullianus auquel sont attribués quelques fragmens conservés dans les Pandectes. Ce qui est plus certain, c’est que bien des passages obscurs du droit romain trouvent dans ses écrits leur explication, et que dans son style, dans ses raisonnemens favoris, dans toute sa manière de comprendre et de discuter les choses religieuses, on discerne à chaque instant les défauts et les qualités de l’ancien avocat.

Ses parens étaient païens. Lui-même partagea jusqu’à son âge mûr leur préférence pour la croyance antique et leur dédain du christianisme ; hœc et nos risimus, « et moi aussi j’ai ri de tout cela, » dit-il dans son Apologie, adressée à ses anciens coreligionnaires. Quelques aveux, échappés dans la chaleur des controverses ultérieures, nous donnent même lieu d’ajouter que sa jeunesse se ressentit des mœurs relâchées, alors si générales au sein des familles que l’Évangile n’avait pas encore touchées de sa vertu régénératrice. Les calculs les plus plausibles placent la date de sa conversion entre sa trentième et sa quarantième année. Du reste, Tertullien est encore du nombre de ces écrivains chrétiens des temps primitifs dont les ouvrages furent nombreux, très répandus, très influens, dont le rôle fut très considérable, sans que l’histoire ni même la tradition aient conservé sur eux de ces données biographiques et chronologiques dont on pourrait se servir pour constituer avec quelque précision le récit de leur vie. On doit se contenter pour eux des conjectures que l’on peut induire de leurs ouvrages mêmes, et quand on a fixé la date de la conversion de Tertullien au christianisme aux environs de l’an 190, celle de son opposition déclarée à l’église catholique épiscopale vers l’an 200 et celle de sa mort vers l’an 230, on a dit tout ce qu’il est possible d’affirmer avec quelque sécurité. Le consciencieux Neander a même jugé plus prudent de s’abstenir de toute chronologie précise dans le livre qu’il lui a consacré.

En revanche, il est peu d’écrivains dont il soit plus facile de retracer la physionomie morale d’après ce que leurs ouvrages révèlent de leur caractère et de leur génie individuel. Ainsi l’on peut affirmer que son passage au christianisme fut déterminé par l’ascendant qu’exerça sur son esprit mécontent des hommes, des choses