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propre à faire ressortir l’utilité de l’accord entre l’état, les pouvoirs locaux et l’initiative particulière. Si, quand il s’agit de questions d’état civil, le gouvernement ne doit pas abdiquer sa prépondérance, l’action des autorités départementales et communales, ne peut mieux s’exercer qu’en matière d’assistance, et sur ce terrain les partisans de la décentralisation administrative ont particulièrement beau jeu. Enfin la bienfaisance religieuse ou laïque a provoqué de nombreuses améliorations dans le service des enfans trouvés, qui lui est à peu près confié entièrement, sous la simple surveillance de l’autorité centrale. C’est donc là une question sortie de l’épreuve de la polémique, et entrée heureusement dans une ère nouvelle où il importe de la suivre [1]. Peu de personnes le savent : aujourd’hui l’enfant trouvé n’existe plus ; celui que l’on appelait autrefois de ce triste nom, qui soulevait à ce titre tant de préjugés populaires ou fournissait matière à tant de déclamations, a fait place à l’enfant assisté, devenu l’égal de tous les fils de notre libérale patrie. Comment cette transformation s’est-elle opérée ? Par quelles dispositions successives de la législation, à défaut de lois, par quelles mesures administratives, par quels moyens pratiques, en un mot, ces êtres destinés à la mort en naissant ont-ils vécu et conquis le même rang de citoyen, les mêmes aptitudes sociales que leurs frères ? C’est ce qu’on essaiera de montrer ici par des faits assez concluans pour établir, contrairement aux assertions de quelques esprits chagrins, la supériorité morale du temps où nous vivons sur celui qui l’a précédé.


I. — LES ENFANS TROUVES EN FRANCE.

Le plus ancien document qui rappelle les mesures prises pour recueillir les enfans abandonnés remonte au XIIe siècle. La bulle d’Innocent III, en faveur de l’ordre du Saint-Esprit, qui avait ouvert l’hôpital de Montpellier et d’autres maisons destinées à recevoir les enfans exposés, est de 1198. Le comte Guy de Montpellier, fondateur de l’ordre, avait bâti, en même temps que l’hôpital de Montpellier,

  1. Une coopération personnelle au projet de législation sur les enfans trouvés préparé par l’honorable M. Dufaure, alors ministre de l’intérieur, nous a permis depuis longtemps de noter les progrès d’une réforme que diverses mesures partielles ont peu à peu réalisée. Ces progrès ont été mis dans tout leur jour par le rapport publié à la suite de l’enquête faite en 1860 dans les départemens de l’empire sur le service des enfans trouvés, pour répondre au désir du sénat, justement préoccupé de l’état de désuétude où était tombée la législation de 1811, encore officiellement en vigueur. Cette enquête nous offre une occasion toute naturelle de rappeler l’attention du lecteur sur un sujet qui avait déjà inspiré ici même, dans la Revue du 15 janvier et 15 mars 1846, des pages éloquentes à M. Esquiros, mais qui depuis a pu être étudié sous plus d’un aspect nouveau.