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les cœurs étaient pleins, armèrent leurs bras, et les ides de mars ne furent que l’explosion sanglante de tant de colères amassées.

Ainsi les événemens trompèrent tous les projets de César. Il ne trouva pas sa sûreté dans sa clémence, comme il le pensait ; il échoua dans cette œuvre de conciliation qu’il avait tentée aux applaudissemens du monde ; il ne parvint pas à désarmer les partis. Cette gloire était réservée à un homme qui n’avait ni l’étendue de son génie ni la générosité de son caractère, à l’habile et cruel Octave. Ce n’est pas la seule fois que l’histoire nous donne le triste et humiliant spectacle de voir les personnages ordinaires réussir où les plus grands avaient échoué ; mais dans les entreprises de ce genre le succès dépend surtout des circonstances, et il faut reconnaître qu’elles favorisèrent singulièrement Auguste. Tacite nous apprend la cause principale de son heureuse fortune, lorsqu’il dit, en parlant de l’établissement de l’empire : « Il n’y avait presque plus personne alors qui eût vu la république. » Au contraire les gens sur lesquels César prétendait régner l’avaient tous connue. Beaucoup la maudissaient, quand elle troublait par ses agitations et ses orages le repos de leur vie ; presque tous la regrettèrent dès qu’ils l’eurent perdue. Il y a dans l’usage et l’exercice de la liberté, malgré les périls auxquels elle expose, un charme et un attrait souverains qui ne peuvent pas s’oublier lorsqu’on les a connus. C’est contre ce souvenir obstiné que vint se briser le génie de César ; mais après la bataille d’Actium les gens qui avaient assisté aux grandes scènes de la liberté et qui avaient vu la république n’existaient plus. Une guerre civile de vingt ans, la plus meurtrière de toutes celles qui ont jamais dépeuplé le monde, les avait presque tous dévorés. La génération nouvelle ne remontait pas plus loin que César. Les premiers bruits qu’elle avait entendus étaient les acclamations qui saluaient le vainqueur de Pharsale, de Thapsus et de Munda ; le premier spectacle qui avait frappé ses yeux était celui des proscriptions ; Elle avait grandi parmi les pillages et les massacrés. Pendant vingt ans, elle avait tremblé tous les jours pour ses biens ou pour sa vie. Elle avait soif de sécurité ; elle était prête à tout sacrifier au repos. Rien ne l’attirait vers le passé, comme les contemporains de César. Au contraire tous les souvenirs qu’elle en avait gardés ne faisaient que l’attacher davantage au régime sous lequel elle vivait, et quand par hasard elle tournait les yeux en arrière, elle y trouvait beaucoup de sujets d’épouvante sans aucun sujet de regret. C’est seulement à ces conditions que le pouvoir absolu devait être le tranquille héritier de la république.


GASTON BOISSIER.