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cette mort. Le même contraste ou plutôt les mêmes antipathies se retrouvent dans toute leur conduite privée. Tandis que César avait pour maxime qu’il faut tout pardonner à ses amis, et qu’il poussait la complaisance jusqu’à fermer les yeux sur leurs trahisons, Caton était trop difficile et trop regardant pour les siens. Il n’hésita point à se brouiller, à Chypre, avec Munatius, le compagnon de toute sa vie, en lui témoignant une méfiance blessante. Dans son ménage, il était sans doute un modèle d’honneur et de fidélité ; cependant il ne sut pas toujours conserver pour sa femme le respect et les égards qu’elle méritait. On sait comment il la céda sans façon à Hortensius, qui la lui demandait, pour la reprendre ensuite sans scrupule après la mort d’Hortensius. Que la conduite de César avec la sienne fut différente, quoiqu’il eût à se plaindre d’elle ! Un homme avait été surpris la nuit dans sa maison, les tribunaux instruisaient l’affaire, il pouvait venger son outrage, il aima mieux l’oublier. Appelé comme témoin devant les juges, il déclara qu’il ne savait rien, sauvant ainsi son rival pour conserver la réputation de sa femme. Il ne la répudia que plus tard, quand le bruit de l’aventure se fut dissipé. C’était agir en homme du monde et qui sait vivre. Ici encore, entre Caton et lui, c’est le moins scrupuleux et au fond le moins honorable des deux, c’est le mari volage et libertin qui, par une certaine délicatesse naturelle, met l’avantage de son côté.

Ces contrastes de conduite, ces oppositions de caractère, me semblent expliquer mieux encore que tous les différends politiques la façon dont César traitait Caton dans son ouvrage. Les fragmens qui en restent et le témoignage de Plutarque prouvent qu’il l’attaquait avec une extrême violence, et qu’il essayait de le rendre à la fois ridicule et odieux. Il eut beau faire, et sa peine fut perdue. On continua, malgré lui, de lire et d’admirer le livre de Cicéron. Il avait encore tant de vogue au temps d’Auguste que l’empereur, qu’importunaient ces gloires républicaines, crut devoir en composer une réfutation nouvelle ; mais il ne fut pas plus heureux que son oncle, et la réputation de Caton survécut aux outrages d’Auguste comme à ceux de César. Elle grandit encore sous ses successeurs. À l’époque de Néron, quand le despotisme était le plus lourd, Thraséas. écrivit de nouveau son histoire, Sénèque le cite à chaque page de ses livres, et jusqu’à la fin il fut l’orgueil et le modèle des honnêtes gens qui, dans l’abaissement général des caractères, conservaient quelque sentiment d’honneur et de dignité. Ils étudiaient encore plus sa mort que sa vie, car on avait surtout besoin alors d’apprendre à mourir, et quand cette triste nécessité se présentait, c’était son exemple qu’on se mettait devant les yeux et son nom