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commune chez les gens qui possèdent une autorité sans limites, et les Romains disaient avec raison qu’il est rare qu’on se contente d’écrire quand on peut proscrire. Ce qui ajoute au mérite de sa conduite généreuse, c’est qu’il détestait Caton. Il en parle toujours avec amertume dans ses Commentaires, et quoiqu’il ait coutume de rendre justice à ses ennemis, il ne manque pas une occasion de le décrier. N’a-t-il pas osé prétendre qu’en prenant les armes contre lui, Caton cédait à des rancunes personnelles et au désir de venger ses échecs électoraux, quand il savait bien que personne ne s’est plus généreusement oublié lui-même pour ne songer qu’à son pays ! C’est qu’il y avait entre eux plus que des dissentimens politiques, il y avait des antipathies de caractère. Les défauts de Caton devaient être particulièrement désagréables à César, et ses vertus étaient de celles que non-seulement César ne chercha pas à acquérir, mais qu’il ne pouvait pas comprendre. Comment aurait-il été sensible à ce respect étroit de la légalité, à cet asservissement aux vieilles coutumes, lui qui trouvait un plaisir piquant à se moquer des anciens usages ? Comment un prodigue, qui avait pris l’habitude de répandre sans compter l’argent de l’état et le sien, pouvait-il rendre justice à ces scrupules rigoureux que Caton se faisait dans le maniement des deniers publics, aux soins qu’il apportait à ses affaires privées, à cette ambition, étrange pour ce temps, de n’avoir pas plus de dettes que de biens ? C’étaient là, je le répète, des qualités que César ne pouvait pas comprendre. Il était donc sincère et convaincu quand il les attaquait. Homme d’esprit et de plaisir, indifférent aux principes, sceptique sur les opinions, habitué à vivre au milieu d’un monde léger et poli, il était difficile que Caton lui semblât autre chose qu’un fanatique et qu’un brutal. Comme il n’y avait rien qu’il mît au-dessus de la distinction des sentimens et de la politesse des manières, un vice élégant lui convenait mieux qu’une vertu sauvage. Caton au contraire, quoiqu’il ne fût pas resté étranger à la culture des lettres et à l’esprit du monde, n’en était pas moins demeuré au fond un vieux Romain. Malgré leurs efforts, le monde et les lettres n’avaient pas pu déraciner tout à fait cette brusquerie ou, si l’on veut, cette brutalité de formes qu’il tenait de son tempérament et de sa race, et l’on en retrouve quelque chose jusque dans ses plus belles actions. Pour n’en citer qu’un exemple, Plutarque, dans l’admirable récit qu’il a fait de ses derniers momens, raconte que, comme un esclave refusait, par affection pour Caton, de lui donner son épée, il lui asséna un furieux coup de poing dont sa main fut ensanglantée. Aux yeux d’un délicat comme César, ce coup de poing révélait une nature vulgaire, et je crains bien qu’il ne l’ait empêché de comprendre la beauté de