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l’esprit, son zèle étroit et obstiné, furent plus d’une fois nuisible à la république. Plutarque lui reproche d’avoir jeté Pompée dans les bras de César en lui refusant quelques satisfactions de vanité sans importance. Cicéron le blâme d’avoir mécontenté les chevaliers, qu’il avait eu tant de peine à rapprocher du sénat. Sans doute les chevaliers faisaient des demandes déraisonnables, mais il devait tout leur accorder plutôt que de les laisser apporter à César l’appui de leurs immenses richesses. C’est à cette occasion que Cicéron disait de lui : « Il se croit dans la république de Platon et non dans la boue de Romulus, » et ce mot est resté comme celui qui caractérise le mieux cette politique maladroite qui, en exigeant trop des hommes, finit par n’en rien obtenir.

Le rôle naturel de Caton, c’était la résistance. Il ne s’entendait pas à discipliner et à conduire un parti ; il était admirable quand il s’agissait de tenir tête à un adversaire. Il employait pour le vaincre une tactique qui lui a souvent réussi : quand il voyait qu’on allait prendre une décision qui lui semblait funeste, et qu’il fallait à tout prix empêcher le peuple de voter, il prenait la parole et ne la quittait plus. Plutarque dit qu’il pouvait parler tout un jour sans se fatiguer. Les murmures, les cris, les menaces, rien ne lui faisait peur. Quelquefois un licteur l’arrachait de la tribune ; mais dès qu’il était libre, il y remontait. Un jour, le tribun Trebonius fut tellement impatienté de cette résistance qu’il le fit conduire en prison : Caton, sans se troubler, continua sa harangue en marchant, et la foule le suivit pour l’entendre. Il est à remarquer qu’il n’était pas véritablement impopulaire : le peuple, qui aime le courage, finissait par être dompté par ce sang-froid opiniâtre et cette invincible énergie. Il lui est arrivé de se déclarer quelquefois pour lui contrairement à son intérêt et à ses préférences, et César, tout-puissant sur la populace, redoutait cependant les boutades de Caton.

Il n’en est pas moins vrai que, comme je l’ai déjà dit, Caton ne pouvait pas être un chef de parti, — et ce qui est plus triste, c’est que le parti pour lequel il combattait n’avait pas de chef. C’était une réunion de gens d’esprit et de grands personnages dont aucun n’avait les qualités nécessaires pour dominer les autres. Sans parler de Pompée, qui n’était qu’un allié douteux dont on se méfiait, parmi les autres, Scipion rebutait tout le monde par sa hauteur et ses cruautés ; Appius Claudius n’était qu’un augure convaincu qui croyait aux poulets sacrés ; Marcellus manquait de souplesse et d’aménité, et il reconnaît lui-même que presque personne ne l’aimait ; Servius Sulpitius avait toutes les faiblesses d’un jurisconsulte pointilleux ; enfin Cicéron et Caton péchaient par les excès opposés, et il aurait fallu les unir tous les deux ou les modifier l’un par l’autre