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la crainte de la dépasser peut empêcher quelquefois de l’atteindre. D’ailleurs cet orateur qui parlait pour un exilé était lui-même un des vaincus. Il connaissait toute l’étendue des droits que conférait alors la victoire, et il n’essaie pas de la dissimuler. « Nous avons été défaits, dit-il à César, vous pouviez légitimement nous faire tous mourir. » Aujourd’hui les choses sont bien changées. L’humanité a diminué ces droits impitoyables, et le vaincu, qui le sait, ne s’abandonne pas aussi facilement lui-même : du moment qu’il ne court plus les mêmes dangers, il lui est facile d’avoir plus de courage ; mais quand il se trouvait en présence d’un maître qui avait sur lui un pouvoir absolu, quand il savait qu’il ne tenait la liberté et la vie que d’un bienfait toujours révocable, sa parole ne pouvait plus avoir la même assurance, et il ne serait pas juste d’appeler timidité la réserve qu’imposait une situation si périlleuse. Il reste enfin une dernière manière plus simple et probablement plus vraie que les autres d’expliquer ces éloges un peu trop intempérans qu’on a reprochés à Cicéron, c’est de reconnaître qu’ils étaient sincères. Plus les droits du vainqueur étaient grands, plus il était beau d’y renoncer, et le mérite augmentait, encore quand on y renonçait en faveur d’un homme qu’on avait des motifs légitimes de haïr. Aussi l’émotion fut-elle très grande parmi les sénateurs quand ils virent César pardonner à son ennemi personnel, et Cicéron la partagea. Ce qui prouve que toutes ces effusions de joie et de reconnaissance dont son discours est rempli ne sont pas seulement des mensonges oratoires, c’est qu’on les retrouve dans une lettre qu’il adresse à Sulpitius et qui n’était pas écrite pour le public. « Ce jour m’a paru si beau, lui dit-il en lui racontant cette mémorable séance du sénat, que j’ai cru voir la république renaître. » C’est aller bien loin, et rien ne ressemble moins au réveil de la république que cet acte arbitraire d’un maître faisant grâce à des gens qui n’étaient coupables que d’avoir bien servi leur pays. Cette violente hyperbole n’en est pas moins la preuve de l’émotion profonde et sincère que causait alors à Cicéron la clémence de César. On sait combien cette vive nature était ouverte aux impressions du moment. Il se laisse ordinairement saisir avec tant de force par l’admiration ou la haine qu’il est rare qu’il garde la mesure en les exprimant. C’est de là que sont venus, dans le discours pour Marcellus, quelques éloges hyperboliques et quelques excès de complimens dont il est aisé de se rendre compte, quoiqu’on aimât mieux ne pas les y rencontrer.

Une fois ces réserves faites, il ne reste plus qu’à admirer. Le discours de Cicéron ne contient pas seulement des flatteries, comme on le prétend, et ceux qui le lisent avec soin et sans prévention y trouvent autre chose. Après avoir remercié César de sa clémence,