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qu’il lui accordait. Une fois la grâce obtenue, il voulait être le premier à l’annoncer à l’exilé, qui l’attendait impatiemment ; il le félicitait avec effusion et joignait à ses complimens quelques leçons de modération et de silence qu’il donnait volontiers aux autres, mais qu’il ne pratiquait pas toujours lui-même.

Parmi ces exilés, il n’y avait pas de personnage plus important que l’ancien consul Marcellus ; il n’y en avait pas non plus que César eût autant de raison de haïr. Par une sorte de bravade cruelle, Marcellus avait fait battre de verges un habitant de Côme, pour montrer quel cas il faisait de la loi de César qui accordait à cette ville le droit de cité. Après Pharsale, il s’était retiré à Mitylène et ne songeait pas en revenir, quand ses parens et Cicéron se mirent en tête d’obtenir sa grâce. Pendant qu’ils faisaient les premières démarches, ils rencontrèrent un obstacle sur lequel ils n’avaient point compté : ils pensaient qu’ils n’auraient à supplier que César, et il leur fallut commencer par fléchir Marcellus. C’était un homme énergique que le mauvais succès de sa cause n’avait pas abattu, un véritable philosophe, qui s’était fort bien accommodé de l’exil, un républicain obstiné, qui ne voulait pas retourner à Rome pour la voir esclave. Il fallut toute une longue négociation avant qu’il consentît à permettre qu’on implorât pour lui le vainqueur ; encore ne le permit-il que de fort mauvaise grâce. Lorsqu’on lit les lettres que Cicéron lui écrit à cette occasion, on admire beaucoup son habileté, mais on a quelque peine à comprendre les motifs de son insistance. On se demande avec surprise pourquoi il prend au retour de Marcellus beaucoup plus d’intérêt que Marcellus n’en prenait lui-même. Ils n’avaient jamais été très liés ensemble ; Cicéron ne se gênait pas pour le blâmer de son obstination, et l’on sait que ces caractères raides et entiers ne lui convenaient pas. Il faut donc qu’il ait eu pour souhaiter si vivement que Marcellus revînt à Rome quelque motif plus fort que l’affection qu’il avait pour lui. Ce motif, qu’il ne dit pas et qu’on devine, c’est la peur que lui faisait l’opinion publique. Il savait bien qu’on lui reprochait de n’avoir pas assez fait pour sa cause, et lui-même s’accusait par momens de l’avoir abandonnée trop vite. Lorsque du milieu de Rome, où il passait si joyeusement son temps dans ces somptueux dîners que lui donnaient Hirtius et Dolabella, et où il allait, disait-il, pour égayer un peu sa servitude, il venait à songer à ces braves gens qui se faisaient tuer en Afrique et en Espagne, ou qui vivaient en exil dans quelque ville triste et ignorée de la Grèce, il s’en voulait de n’être pas avec eux, et la pensée de leurs souffrances troublait souvent ses plaisirs. Voilà pourquoi il travaillait avec tant d’ardeur à leur retour. Il lui importait de diminuer le nombre de ceux dont les misères formaient un