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pour lui donner plus de vie, plus de sève, qu’on vient de la tailler, de l’émonder ainsi ? Est-ce au contraire pour l’énerver, et ne lui a-t-on porté ce premier coup qu’avec la certitude qu’un second, puis un troisième, deviendraient nécessaires jusqu’à parfaite destruction de l’établissement tout entier ? Il semble, en vérité, que la contagion du voisinage fasse participer notre école de Rome au sort de cette autre puissance, plus vénérable et plus auguste, qui occupe, elle aussi, une des sept collines : même ardeur pour la battre ouvertement en brèche, et pour la soutenir même sympathie pleine d’énigmes et de contradictions !

Une brochure récemment publiée [1], et dont, par allusion, nous avons déjà dit un mot à nos lecteurs, jette pourtant sur ce problème une lumière inattendue. L’auteur a voulu faire sa confession publique. Il tient à dire pourquoi il avait en novembre accepté le professorat, pourquoi trois mois plus tard il a dû s’en démettre. C’est qu’il s’imaginait qu’entre le pouvoir et lui l’accord était profond, et que l’administration n’entrait, dans la voie révolutionnaire qu’avec la résolution de la suivre jusqu’au bout, que la dictature dans ses mains ne serait qu’une arme transitoire, un moyen de dissoudre le vieux pouvoir académique, et que, le but une fois atteint, la dictature devenue sans objet, une abdication solennelle ne se ferait pas attendre. Plus de gouvernement des beaux-arts, les artistes laissés à leur indépendance en face du public, » tel était son espoir ; il s’enrôlait à cette condition. C’est seulement le 16 janvier dernier que ses yeux se sont ouverts, lorsqu’à paru le. règlement réactionnaire, lorsque l’esprit de transaction est revenu sur l’eau, lorsque les conquêtes qui venaient d’être faites ont été restituées une à une. Il a compris de ce jour-là que le régime administratif était pour ses idées un obstacle encore plus réel que l’influence académique, qu’il n’avait fait que perdre au change en acceptant une autre tyrannie. Dès lors il a quitté sa chaire, repris sa liberté, ses vieilles exigences, ses désirs sans limites, ses besoins de franchise. N’ayant plus rien à ménager, il nous dit nettement ce qu’il pense, notamment sur l’Académie de France à Rome. Pour lui, c’est une institution vermoulue, décrépite, en dehors de notre temps, et qui n’a plus sa raison d’être, une école « où les pensionnaires n’apprennent même pas l’italien. » En même temps c’est une forteresse qui menace la liberté de l’art et qu’il importe de démanteler. C’est enfin « la clé de voûte de la prison intellectuelle élevée par l’Académie. Tant qu’elle restera en place, l’édifice demeurera debout, et

  1. Intervention de l’état dans l’enseignement des beaux-arts, par M. E. Viollet-Leduc, 1864.