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de la raison, la loi du devoir, n’ont guère de sens, appliquées aux peuples enfans de l’Afrique, de l’Australie ou de l’Amérique. On propose donc de substituer à la psychologie subjective, comme on l’appelle, une psychologie historique et géographique fondée sur l’observation des races, des peuples, des diverses classes de la société. Sans vouloir ici discuter cette idée et sans en nier l’importance et la fécondité, je me bornerai à faire remarquer que cette seconde espèce de psychologie ne pourra jamais dispenser de la première, et que les mœurs des peuples et leurs actions extérieures seraient pour nous incompréhensibles, si nous n’avions préalablement analysé par notre propre conscience les principaux faits qui, à différens degrés ou sous des formes plus ou moins changeantes, se retrouvent dans l’espèce humaine tout entière. Quoi qu’il en soit, ce que je tenais surtout à faire remarquer, c’est que la psychologie de M. Garnier n’est nullement cette psychologie abstraite que l’on critique. Sans doute, dans les analyses déliées qu’il a faites de l’esprit humain, c’est surtout à l’observation de conscience qu’il en appelle ; mais il ne néglige jamais de confirmer les analyses de la conscience par les témoignages des observateurs qui ont vu l’homme du dehors. Les moralistes, les historiens et les voyageurs, sont les trois classes d’observateurs de ce genre que les psychologues doivent consulter. Sous ce rapport, le Traité des Facultés de l’âme est riche et varié : on y trouve beaucoup de citations intéressantes qui ôtent à ce livre l’aridité d’un traité didactique et abstrait. En cela, du reste, l’auteur suivait l’exemple et la tradition des philosophes écossais, qui n’ont jamais séparé dans leurs livres l’homme des hommes, et ont mêlé aux expériences internes un grand nombre d’observations empruntées, à l’étude du monde et des sociétés. C’est dans cette voie que la psychologie est appelée de nos jours à faire des progrès ; c’est en mariant sans cesse l’étude du dehors et l’étude du dedans qu’elle s’animera et s’enrichira. Déjà on entend parler de psychologie comparée ; la psychologie des animaux est encore à faire, ou du moins elle est à recueillir, car il y en a déjà d’admirables parties dans les livres des naturalistes. La psychologie est donc, quoi qu’on en dise, une science pleine d’avenir ; mais dans ses progrès en tous sens il ne faut pas qu’elle oublie ceux qui ont contribué à lui assurer la place éminente qu’elle occupe dans les études philosophiques, et à ce titre nul n’a plus de droits à sa reconnaissance et à son fidèle souvenir que M. Adolphe Garnier.


PAUL JANET, de l’Institut.



NOUVEAU RÉGIME DES PLACES FORTES


Tout récemment, il a suffi d’un petit écrit [1] pour mener à bonne fin une rude campagne contre les villes fortifiées de la France. Il y a peu de mois encore, on comptait dans notre pays quarante-quatre, villes, dont les portes se fermaient plus ou moins hermétiquement pendant la nuit. Ainsi le voulait l’antique usage féodal, conservé et rajeuni par une ordonnance de 1768. Que d’embarras, que d’ennuis pour les populations soumises à ce régime, c’est ce qu’il est inutile de rappeler, et aujourd’hui que, par une décision toute récente, la pleine et entière liberté de circulation nocturne est rendue aux habitans des villes fortes, on a vraiment peine à comprendre

  1. Utilité de l’Ouverture permanente des villes fortifiées, par M. de Labry.