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tout la sûreté de la méthode, la clarté de l’exposition et la sévérité du langage. Dans la science des faits de l’âme, nul n’a surpassé ni même égalé M. Garnier pour l’étendue, la finesse, la sagacité des observations et des analyses. Sans doute il faut rapporter à Jouffroy l’honneur d’avoir indiqué à son disciple la voie et la direction : mais Jouffroy, comme tous les esprits créateurs éteints prématurément, s’était contenté de tracer les grandes lignes et de donner sur quelques points d’admirables modèles : M. Garnier a eu le mérite et l’art d’embrasser la science tout entière.

On n’a pas assez vu que M. Garnier, dans les limites où il se renferme, est un penseur indépendant et original. Son indépendance à l’endroit de toute idée convenue se montre par exemple dans la polémique si pleine de courtoisie et d’estime qu’il engagea contre l’école phrénologique dans son livre De la Phrénologie et de la Psychologie comparées, livre d’une discussion très fine et d’une remarquable sagacité. Cette école, si dédaignée dans le monde savant, et qui a été compromise par le mélange du charlatanisme, lui paraissait avoir des qualités psychologiques distinguées. Il y louait beaucoup cette tendance à ne pas se contenter de cadres trop généraux et à se défier d’une unité artificielle et systématique. Pour lui, il ne craignait pas, à l’exemple des phrénologues, de reconnaître autant de pouvoirs élémentaires dans l’âme humaine que l’analyse y découvrait de faits irréductibles et indépendans, et lorsqu’on lui reprochait de multiplier à l’infini les facultés de l’âme, il était peu sensible à ce reproche : il ne s’arrêtait guère au nombre des facultés nominales, et il pensait avec raison que ce sont les faits eux-mêmes qu’il faut comparer et démêler. Il importe assez peu par exemple de rapporter à une seule et même faculté deux faits aussi différens que l’instinct de la pudeur ou l’amour de la vie. L’unité verbale par laquelle on les aura réunis n’empêchera pas ces deux faits d’être non-seulement différens, mais indépendans, séparables l’un de l’autre et quelquefois opposés.

M. Garnier avait en outre à un haut degré l’une des premières facultés philosophiques : il pensait par lui-même. Jamais il n’a admis une seule idée qui ne lui fût devenue propre, et qu’il n’eût en quelque sorte, comme le disait Jouffroy, repensée de nouveau. Aussi tenait-il à toutes ses idées, comme il arrive quand on les a conquises par son propre effort, au lieu de les recevoir toutes faites par la complaisance facile, d’un esprit sans résistance et sans ressort. Nul n’a moins cédé que lui à ce scepticisme flottant, si fréquent de nos jours, qui se plaît à donner successivement raison à tout le monde, parce qu’il n’a pas assez de force pour choisir, ni assez de science pour se décider ; mais, si ferme qu’il fût dans ses conclusions, M. Garnier n’était pas de ces esprits tranchans et décisifs qui substituent l’autorité à l’examen. Il acceptait volontiers la discussion, il trouvait bon qu’on lui donnât des raisons ; il les écoutait, il y répondait, et son esprit éclairé ne permettait ni à la passion ni à l’imagination de lui dicter ses opinions. Il aimait par-dessus tout la raison, et la sagesse de sa vie, comme l’ordre, la raison, l’honnêteté de ses ouvrages, en réfléchissaient l’éternelle clarté. Dans l’enseignement comme dans la science, M. Garnier était lui-même. Il n’y portait pas cette éloquence passionnée et brûlante qui a illustré le plus grand maître de la philosophie contemporaine, et dont quelques