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l’ont jamais atteinte : en Grèce, à Rome, aussi bien que chez les barbares de l’Occident et du Nord, le polythéisme pur a duré jusqu’après l’apparition du christianisme ; mais en Orient les Perses ont atteint l’unité, aussitôt voilée par l’antagonisme d’Ormuzd et d’Ahriman. Les Indiens seuls l’ont mise dans tout son jour, et depuis le moment où elle a paru dans leur théologie, elle ne s’est plus effacée, Seulement l’unité panthéistique de l’être n’est pas incompatible avec une trinité de grands dieux ni avec une multiplicité de dieux secondaires ou d’anges, pour employer l’expression de Mgr Pallegoix, évêque catholique de Siam, car ces dieux ne sont que des faces diverses d’un même être et l’expression symbolique des forces qu’il déploie dans la nature.

Je viens de tracer les lignes générales de la science appliquée aux grandes religions de l’humanité. Bien qu’elle ne soit encore qu’ébauchée et que les efforts des savans se portent en ce moment sur tous les points de son parcours, il est déjà possible de se reconnaître sur ce terrain inégal où les hommes cheminent. Les deux idées qui ont enfanté les systèmes religieux et les cultes sont deux étendards autour desquels se sont groupées les nations. Élevés par les deux plus jeunes races humaines, ils les ont longtemps guidées séparément l’une de l’autre. À chaque rencontre, ils ont été pour elles des symboles de guerre. Le Bouddha est le premier qui ait dans l’humanité prêché la charité universelle et signé la paix ; mais sa doctrine exclusivement aryenne n’a converti au dehors que des peuples barbares ou dépourvus de religion ; l’Occident s’est fermé devant lui. Le christianisme, venu plus tard, a scellé dans sa métaphysique et dans son culte l’union de la pensée aryenne et de la pensée sémitique, il a conquis tous les Aryas occidentaux ; mais les Sémites ne l’ont pas accueilli malgré sa doctrine d’un dieu personnel, ni les Aryas de l’Asie à cause de cette doctrine ; il n’a converti que peu de Juifs ou de musulmans et pas un Indien. Les deux sources primitives continuent donc de rouler leurs eaux dans deux lits séparés ; celui où elles ont tenté de se réunir n’a pu jusqu’à ce jour absorber les deux autres et forme un troisième courant d’idées religieuses où les peuples de l’Occident sont seuls emportés. Est-ce au Véda, est-ce à la Bible, est-ce à l’église bouddhiste ou à l’église chrétienne qu’il appartient de réunir un jour toutes les nations ? La science est muette sur ces problèmes : son objet est dans le passé et non dans l’avenir. Toutefois on peut penser que la victoire demeurera à la plus vraie des théories fondamentales, à moins qu’il ne s’en élève une autre qui les embrasse dans sa synthèse, et qui réunisse comme en une église universelle toutes les races humaines et toutes les religions.


EMILE BURNOUF.