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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/976

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Ajoutons à ces deux autorités le témoignage d’un Irlandais mieux placé que personne pour savoir et pour apprécier. Dans son livre sur la Condition de l’Irlande, M. Jonathan Pim, secrétaire du comité de la Société des Amis pour la distribution des secours pendant la grande famine d’Irlande, assigne à la détresse de son pays des causes qui peuvent se résumer ainsi : une législation qui rend facile d’endetter la propriété et impossible de la vendre; — une propriété échelonnée entre des propriétaires à titres différens, et des locations avec des sous-locations successives ; — des propriétaires à tous les degrés n’ayant qu’un intérêt viager et des cultivateurs n’ayant qu’un intérêt annuel; — enfin un état social aristocratique avec une aristocratie absente et des lois politiques démocratiques sans classes moyennes pour les mettre en œuvre.

Il est impossible de ne pas partager l’opinion exprimée par les autorités qui viennent d’être citées; elle est aujourd’hui universellement adoptée. L’Angleterre l’a sanctionnée en créant la cour des Encumbered Estates, l’Irlande en acceptant cette institution comme un bienfait. Indépendamment de toute théorie, on ne pouvait laisser se perpétuer un état de propriété qui donnait à gérer au chancelier d’Irlande, année moyenne, de 35 à 40 millions de revenus territoriaux pour cause d’insolvabilité de propriétaires incommutables. Les expropriés eux-mêmes ont senti la nécessité du coup qui les frappait. Est-il juste cependant de rejeter le méfait entier sur la mauvaise constitution de la propriété et l’absence des propriétaires? Est-il certain que, si l’on détruisait les vices de la propriété, on chasserait la misère de l’Irlande? Je ne le pense pas. L’état de la propriété est une des causes des maux de l’Irlande, comme l’état du fermage en est une autre. Il y a des malheurs généraux qui dominent ici les vices particuliers, qui attachent la misère à l’Irlande, qui corrompent toutes les améliorations, qui, dès que l’Irlande s’élève, la font retomber dans le creux de la vague. En voici la preuve. Les obstacles qui gênaient les manufactures irlandaises ont été brisés, les lois de douane qui empêchaient l’importation des produits irlandais en Angleterre ont été détruites, et l’union n’a pu être défavorable à la venue des capitaux. Dans les manufactures, il n’y a ni souvenirs de confiscation, ni législation féodale, ni propriétaires absens, ni locataires intermédiaires. Eh bien ! sauf l’industrie des lins, qui, en se développant, se cantonne de plus en plus dans un district particulier, toutes les industries irlandaises sont en décadence depuis le commencement du siècle. Le sort des pêcheries est le même : il y avait, en 1845, 93,000 pêcheurs irlandais; il y en a, en 1861, 50,000, et ce sont les marins anglais qui font la pêche du hareng sur les côtes d’Irlande. On a en partie modifié l’état territorial.