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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/924

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l’autre, qu’on pénètre dans une longue suite de lacs. Nous traversâmes en quarante-huit heures ce charmant archipel, et le soir du 9 septembre nous nous présentâmes à l’entrée du détroit de Van-Capellen. Le Saint-Louis jeta l’ancre en face de la ville de Simonoseki, et attendit le moment favorable au passage du détroit, que traverse un courant très rapide. Quelques voyageurs abordèrent à terre, d’autres se livrèrent au plaisir de la natation. Un missionnaire voulut profiter de cette halte forcée pour distribuer à la hâte aux bateliers japonais, qui étaient venus à l’envi offrir leurs services, des traductions de quelques enseignemens sur la religion chrétienne : l’un d’entre nous, qui savait avec quelle rigueur le gouvernement du Japon poursuit encore ceux de ses sujets qui paraissent incliner au christianisme, avertit les bateliers que ces écrits enseignaient la doctrine des chrétiens; tous, à l’instant même, s’empressèrent de les jeter à l’eau.

Simonoseki est une riche et grande ville, renommée surtout par ses maisons de thé, qui sont regardées comme les plus belles du Japon. Anciennement les ambassadeurs hollandais s’y arrêtaient en se rendant de Nagasacki à Yéde par voie de terre; mais depuis la conclusion des derniers traités elle n’a été visitée que par sir Rutherford Alcock et sa suite, lors du dernier voyage que des Européens ont fait à travers le Japon (mai 1861). Les environs de Simonoseki sont charmans, et la Mer-Intérieure forme dans le voisinage de la ville un lac d’environ 200 kilomètres de circonférence, qui, pour la beauté à la fois calme et grandiose, ne le cède en rien au lac d’Osakka. Cet endroit, où nous passâmes une nuit paisible, a été depuis le théâtre d’un conflit sanglant. Un prince japonais, irrité sans doute de la présence des flottes anglaise et française dans le golfe de Yédo[1], eut l’audace d’attaquer un bateau à vapeur américain, le Pembroke, qui allait de Yokohama à Shang-haï. Le Pembroke, bâtiment marchand et assez mal pourvu d’armes et de munitions, ne dut son salut qu’à l’habileté de son capitaine et à la rapidité de sa marche. Peu de jours après, le 9 juillet 1863, un vaisseau de guerre français, le Kein-chang, qui portait la malle du Japon en Chine, subit le feu des batteries japonaises établies sur la côte septentrionale du détroit de Van-Capellen, dans les domaines de Mats-daïra, prince de Wangato. A la suite de ces agressions, trois navires de guerre, français, américain et hollandais, la

  1. La présence de la flotte anglaise dans le golfe de Yédo avait pour but d'appuyer les demandes du colonel Neal, chargé par le gouvernement anglais d'obtenir satisfaction d'une attaque meurtrière faite en septembre 1862 sur quatre sujets anglais, dont un avait été, tué et deux autres grièvement blessés.