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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/90

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l’abandon où ils la laissaient, de remplacer le travail paresseux de leurs esclaves par le travail fécond des hommes libres. Il empêchait ainsi le paupérisme d’envahir la société romaine et d’y amener le désordre, puis le despotisme, et, en soulageant dans le présent des misères injustes, il conjurait dans l’avenir des dangers autrement inévitables. Jamais politique ne fut plus honnête et plus prévoyante que celle-là. Il y allait tout simplement du salut de Rome.

C’est ce que ne comprit point l’aristocratie romaine, la faction des riches, composée et des vieilles familles patriciennes et des familles nouvelles enrichies surtout par l’usure, qui était à peu près leur seule industrie, cette faction qu’on appelait les nobles (nobiles), c’est-à-dire les notables (plus exactement les notabilités), nom qui prévalut alors que la noblesse du sang ne fut plus la seule condition d’aristocratie; car, chose remarquable à Rome, le mot noble devint le nom de la classe gouvernante, quand, selon les idées féodales, elle n’aurait plus eu le droit de le porter. Cette noblesse-là ressemblait beaucoup par sa composition à l’aristocratie anglaise, dans laquelle il y a place, à côté de l’hérédité de la race, pour toutes les illustrations et toutes les influences.

Revenons à Rome avec Tiberius, pour y assister aux combats livrés par lui pour la plus juste des causes, à sa défaite et à sa mort. Son premier champ de bataille fut le Forum. Le peuple se pressait autour de la tribune où il faisait une émouvante peinture de la déplorable condition des citoyens romains, dépouillés indûment par les riches. Ces discours transportaient ceux qui y reconnaissaient si bien leurs misères. Personne n’osait monter à la tribune pour répondre à Tiberius, et l’on était certain que sa loi passerait, quand ses adversaires trouvèrent un moyen peu honnête, mais qui semblait sûr, de paralyser son action. Ils séduisirent un des tribuns, M. Octavius : ce nom fut toujours funeste à la liberté romaine. Gagné par eux, il promit de s’opposer à la proposition de Tiberius. L’opposition d’un seul tribun suffisait pour empêcher que la loi ne fût présentée. Ceci amena une scène violente dans le Forum. Quand le jour du vote fut arrivé, les tribuns parurent dans la tribune. Tiberius Gracchus ordonna au scribe de lire la loi, Octavius lui ordonna de se taire, et Tiberius, après avoir accablé celui-ci de justes reproches, remit l’assemblée à un autre jour.

Une résistance insensée aigrit les meilleurs. Tiberius Gracchus proposa une loi encore plus favorable pour les pauvres et plus dure pour les riches. C’était un tort, il en eut un plus grand. Poussé à bout par l’opiniâtreté du tribun suborné, il commit la seule violence qu’on puisse reprocher aux Gracques dans ces débats où leurs adversaires en montrèrent contre eux une si grande qu’ils allèrent