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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/88

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plus déguiser rien, en tinrent eux-mêmes publiquement et notoirement entre eux la plus grande partie, de manière que les pauvres, en étant ainsi déboutés, ne se soucioient plus de nourrir et élever des enfans, tellement qu’en peu de temps l’Italie se fut trouvée dépeuplée d’hommes de libre condition, et remplie de barbares et d’esclaves par lesquels les riches faisoient labourer les terres desquelles ils avoient chassé les citoyens romains [1]. »

Telle était donc la situation. Les riches avaient indûment accaparé les terres partagées entre tous. Les pauvres ne pouvaient plus exister. De là devait sortir la misère générale, la destruction des hommes libres, la dépopulation. De plus, d’un droit de possession, c’est-à-dire de jouissance à titre précaire, ils voulaient faire un titre de propriété, semblables en cela à un homme qui déclarerait sien l’argent qu’on lui aurait prêté. C’est un tel état de choses que les conservateurs romains voulaient conserver, c’est là ce que les Gracques, ces factieux, voulaient changer. Et par quel moyen? Je laisse encore parler Plutarque [2]. Après avoir dit qu’à la nouvelle du dessein de Tiberius Gracchus, le peuple l’y excitait « par écriteaux que l’on trouvoit partout contre les murailles et portiques, sur les sépultures, èsquels on le prioit de vouloir faire rendre aux pauvres citoyens romains les terres appartenant à la chose publique, » Plutarque ajoute : « Toutes fois encore ne fit-il pas seul de sa tête l’édit, ains le lit avec le conseil des premiers hommes de la ville en vertu et en réputation, entre lesquels étoient Crassus, le souverain pontife, Mucius Scœvola, le jurisconsulte, qui lors étoit consul, et Appius Claudius, son beau-père, et ce semble que jamais ne fut faite loi si douce et si gracieuse que celle-là qu’il proposa contre une si griève injustice et si grande avarice, car ceux qui dévoient être punis de ce qu’ils avoient contrevenu aux lois, et à qui l’on devoit ôter par force les terres qu’ils tenoient injustement, contre les ordonnances expresses de Rome, et leur en faire payer l’amende, il voulut que ceux-là fussent remboursés par le public de ce que les terres qu’ils tenoient illicitement pouvoient valoir, et qu’elles fussent remises es mains des pauvres bourgeois qui n’en avoient point, et qui avoient besoin d’aide pour vivre. »

En effet, la mesure proposée par Tiberius Gracchus était un adoucissement de la loi licinienne. En enlevant au possesseur l’excédant du terrain que la loi de Licinius lui avait accordé, la loi de Gracchus, au lieu de le frapper d’une amende, lui accordait une indemnité à laquelle il n’avait aucun droit. De plus, au lieu de cinq cents arpens, chaque chef de famille, en son nom et au nom de ses fils,

  1. Plut., Tïb. et Caïus Gr., traduction d’Amyot.
  2. Ibid., 11-12.