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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/756

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ESSAIS ET NOTICES


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UN NOUVEL OUVRAGE SUR LA GRÈCE[1].


La Grèce a été depuis quarante ans l’objet des appréciations les plus contradictoires. Les uns lui ont prodigué le dithyrambe, les autres ne lui ont pas ménagé la satire : ses adversaires n’ont pas été moins passionnés que ses admirateurs. Ceux-ci la condamnaient à une décadence éternelle, ceux-là nous annonçaient déjà le retour prochain des jours de Thémistocle et de Miltiade. On reconnaît aujourd’hui que la vérité est entre ces exagérations. Depuis que les derniers événemens ont ramené sur la Grèce l’attention de l’Europe, on est porté à se prémunir contre les entraînemens du blâme aussi bien que contre ceux de l’enthousiasme, et à juger sans parti pris la situation morale et matérielle des Hellènes.

Un livre qui résume bien cet état de l’opinion est celui qu’a publié récemment Mme Dora d’Istria sous le titre d’Excursions en Roumélie et en Morée. Il y a là un tableau presque complet de la Grèce moderne. Animé d’un vif désir de se montrer impartial, l’écrivain a écouté les hommes de tous les partis et interrogé avec autant de soin les chevriers du Parnasse et les pâtres arcadiens que les députés et les ministres. Mme Dora d’Istria raconte ce qu’elle a vu dans les provinces comme à Athènes, dans la cabane des paysans comme dans les salons des Phanariotes. Elle évoque tour à tour, dans un style à la fois sérieux et pittoresque, les traditions de la mythologie, les souvenirs de l’histoire, les beautés de la nature. Il y a dans son livre des faits et des idées, de l’imagination et de la statistique, de la politique et de la poésie. Elle sait décrire et admirer ces montagnes dont les pentes grisâtres se parent le soir des teintes changeantes de l’azur, de la pourpre et de l’améthyste, ces franges d’argent liquide qui couronnent les crêtes radieuses, ces étoiles dont les froides régions de l’ouest ignoreront toujours l’éclat, ce pays favorisé du ciel où « l’îlot le plus stérile, noyé dans un or transparent, a l’air d’un séjour digue des habitans de l’Olympe, » et en quittant le rivage de l’Attique elle se souvient du chœur de la Médée d’Euripide : « Ô heureux fils d’Érechthée, fortunés enfans des mortels, vous qui marchez dans un air pur, plein de lumière et de clarté ! »

La Grèce ne se plaindra point d’être observée ainsi. C’est avec un respect religieux que Mme Dora parle de cette nation qui a laissé de si grands souvenirs. Persuadée que les idées libérales sont les seules capables de régénérer l’Orient, elle est également convaincue qu’avec les qualités dont ils sont doués, les Grecs peuvent, s’ils le veulent, triompher de tous les obstacles

  1. Excursions en Roumélie et en Morée, par Mme Dora d’Istria ; Paris, Cherbuliez, 1863.