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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/753

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Pologne avec la lâche inertie qui a déshonoré nos ancêtres. Voilà la situation extrême où la politique russe pousse imprudemment l’Europe ; il est impossible que cette politique à outrance, contre laquelle proteste au fond du cœur tout ce qu’il y a d’esprits élevés en Russie, vis-à-vis de laquelle le grand-duc Constantin lui-même n’a point caché son dégoût pendant son passage à Vienne, n’exerce pas sur la situation intérieure de la Russie une influence désorganisatrice et ruineuse ; il n’est pas possible que l’Europe en supporte longtemps la vue. Que si, par malheur, de tels excès n’étaient pas réprimés à temps, une chose est certaine, c’est que le monde européen ne les aurait point endurés impunément. Il en résulterait un trouble moral qui tarderait peu à éclater en commotions politiques et en perturbations révolutionnaires.

Il ne nous convient guère d’essayer de deviner l’attitude ou les actes par lesquels notre gouvernement croira devoir répondre aux dernières communications du cabinet de Pétersbourg. Quoique la France ait toujours présenté la question polonaise comme une affaire européenne, commune à trois puissances et où elle n’était pas tenue à d’autres obligations que celles qui s’imposent à l’Angleterre et à l’Autriche, il est inutile de faire observer que nous pouvons difficilement nous retrancher derrière les nécessités de cette politique trinitaire. En principe, il est évident que les affaires du continent nous touchent de beaucoup plus près que l’Angleterre ; en fait, il n’est pas douteux que dans la question polonaise nous avons montré plus d’initiative que les cabinets de Saint-James et de Vienne. Presque toutes les propositions sont venues de nous ; nos efforts pour lier une action commune sous la forme de notes identiques ne sont point un mystère ; enfin la Russie nous a honorés de sa préférence dans ses ripostes : c’est à nous qu’elle a adressé les récriminations les plus aigres et les paroles les plus vives. Au point où les choses en sont venues, il n’est pas permis à notre gouvernement de reculer. Sa marche doit sans doute être circonspecte, il doit prendre son temps et attendre l’occasion ; mais il ne peut faire que des pas en avant. Il ne serait pas impolitique de laisser prendre un peu l’initiative à l’Angleterre, qui, dans cette affaire, n’a point caché sa crainte de voir la France la mener et la conduire plus loin qu’elle ne voulait aller. En déclarant la Russie déchue des droits qu’elle tirait du traité de Vienne, lord Russell fait faire à la question un progrès réel et imprime une direction que nous devons suivre. Nos relations avec l’Angleterre étant le grand intérêt de la situation présente, nous comprenons le bruit qui s’est répandu touchant la nomination d’un nouvel ambassadeur, à Londres. Il nous parait naturel que le nom de M. Walewski, qui a utilement représenté la France à Londres pendant les affaires d’Orient, ait été prononcé à cette occasion.

Malheureusement pour la bonne conduite de l’affaire polonaise, la France ne rencontre pas seulement les obstacles qui sont inhérens à la question.