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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/697

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Le département de la marine avait entouré d’un profond mystère tous les préparatifs de l’expédition. La curiosité du public, mal satisfaite, se plut à soupçonner les plus vastes projets, et le monde politique à craindre que le gouvernement ne voulût engager les forces et les finances du pays dans une entreprise téméraire. C’est dans cette disposition d’esprit que le débat sur les affaires de Madagascar fut porté à la tribune dans la discussion de l’adresse à l’ouverture de la session de 1846. Que ceux qui veulent savoir comment un gouvernement de libre discussion empêche les expéditions lointaines, lorsqu’elles ne sont pas commandées par un intérêt sérieux du pays, relisent avec attention la mémorable discussion qui s’éleva en cette circonstance.

L’opposition se recruta sur tous les bancs de la chambre. Les objections néanmoins étaient d’une nature diverse. Les uns condamnaient l’expédition, parce que les renseignemens fournis pour la justifier étaient insuffisans. Cette lacune faisait supposer des vues secrètes qu’on n’osait pas laisser entrevoir; probablement il ne s’agissait pas, comme le disait le gouvernement, de protéger nos traitans et nos petits établissemens aux alentours de Madagascar, mais de faire la conquête de la grande île africaine; c’était une manière de soustraire au contrôle législatif une politique dangereuse, compromettante pour nos finances. D’autres allaient plus loin, et dénonçaient tout un plan de conquête en produisant les pièces à l’appui. C’était une adresse au roi du conseil-général de Bourbon, qui demandait en termes exprès que la France se chargeât de la colonisation de Madagascar. Le combat de Tamatave n’était qu’une sorte d’introduction de la question; maintenant, en invoquant l’honneur national, la colonie se promettait bien d’entraîner la métropole à suivre l’entreprise jusqu’au bout. En résumé, on plaçait le gouvernement dans un dilemme. On lui disait : Les forces que vous avez réunies s’empareront des positions de la côte de Madagascar; que ferez-vous alors? Si vous évacuez, ce sera la répétition de tous les coups sans portée que nous avons si souvent dirigés contre cette contrée lointaine; si vous restez, vous exposez vos matelots et vos soldats à une immolation sans gloire dont se chargera l’implacable climat de ces côtes inhospitalières. Voilà le beau résultat d’un duel d’honneur que vous acceptez de la reine Ranavalo, comme si notre honneur pouvait être engagé avec elle [1] !

Toutefois, si les argumens variaient, les conclusions étaient les mêmes : les orateurs qui blâmaient l’expédition s’appuyaient sur des motifs différens, mais tous demandaient que les droits de souveraineté de la France sur Madagascar fussent scrupuleusement

  1. Ces argumens sont résumés dans le discours de M. Jules de Lasteyrie, qui exerça une influence décisive sur le vote de la chambre.