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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/640

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rempli d’emprunts de ce genre, et finit, aux yeux du lecteur attentif, par ressembler à une mosaïque de morceaux rapportés. Il est de toute évidence que les visions sont composées à froid, et n’ont jamais eu lieu. Encore une fois, qui d’entre nous pourrait un seul instant se placer dans l’état d’esprit supposé par un pareil travail?

Cependant cet état d’esprit a existé, puisque le livre existe, et en accuser l’auteur de mauvaise foi, d’imposture, au nom de nos mœurs littéraires, serait faire preuve qu’on ne possède pas le premier mot des antiquités religieuses. En définitive, si l’Apocalypse s’est gravement trompée dans ses prédictions à courte échéance comme dans ses prévisions matérialistes, elle n’en a pas moins eu raison quant au fond, quant à la victoire éclatante que l’Évangile devait remporter sur cet empire des césars qui si longtemps voulut l’écraser. Quelles sont, après tout, les idées mères de l’Apocalypse? Sublimes et saintes, elles ont été de tout temps la consolation des opprimés. C’est l’idée que l’injustice, tout enrayante et puissante qu’elle soit, est déjà condamnée dans le ciel et ne saurait triompher toujours sur la terre; c’est l’idée que le bon droit ne meurt pas, et que, brutalement étouffé, il ressuscite; c’est que le despotisme, la force matérielle, la ruse coalisés, ne peuvent pas empêcher le monde d’aller où Dieu le mène ; c’est qu’il faut avoir foi dans le triomphe définitif, éclatant, des saintes et bonnes causes, et que, s’appelât-on César, fût-on adoré du monde entier, eût-on à sa disposition toutes les ressources de l’enfer, on n’en relève pas moins de cette juridiction suprême de l’ordre moral qui domine l’histoire, et dont les arrêts, pour être souvent tardifs, n’en sont pas moins d’une exécution assurée. Quoi qu’en dise l’apparence, le mal mène au malheur; bien qu’il chante son triomphe, le méchant court vers sa ruine : voilà l’esprit de l’Apocalypse. On s’explique ainsi pourquoi dans tous les temps les amis opprimés de la liberté, les justes méconnus, les martyrs incompris, tous ceux qui avaient besoin d’espérer contre l’espérance, ont été ramenés vers ce livre étrange par je ne sais quel attrait. La poésie religieuse, les arts, lui doivent beaucoup, mais la liberté moderne lui doit plus encore, car il a consolé et soutenu ceux qui nous l’ont légué. Il n’est pas de livre du Nouveau Testament dont il soit plus vrai de dire : La lettre tue, mais l’esprit vivifie.


ALBERT REVILLE.