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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/598

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MM. Mouilleron et Eugène Leroux, on rencontrera sans doute plus d’une œuvre adroite, plus d’un témoignage matériel d’habileté. Le malheur est seulement que cette adresse soit employée ici à dissimuler l’insuffisance du procédé bien plutôt qu’à nous en faire pressentir les vraies ressources, que cette habileté se dépense en efforts ou en ruses pour donner au travail une apparence décevante de précision et d’achèvement.

La lithographie, nous le disions en commençant, ne saurait essayer de rivaliser avec la gravure sans abdiquer par cela même les privilèges qui lui sont propres, le genre d’autorité, modeste, mais réel, qui lui appartient. Sa fonction principale est de traduire directement une idée pittoresque, de l’inscrire sur la pierre au moment même où elle vient d’éclore dans l’esprit, avec toute la fraîcheur d’une inspiration première, sinon avec le laisser-aller de l’improvisation. Suit-il de là que nous refusions à la lithographie le droit de retracer quoi que ce soit en dehors de l’invention immédiate et de la fantaisie personnelle du dessinateur? Notre opinion n’est pas aussi absolue. Tout en croyant que l’office de l’art qu’ont pratiqué Charlet et Géricault, Vernet et Raffet, Decamps et Gavarni, est surtout de nous transmettre des pensées de premier jet et un travail original, nous n’entendons pas circonscrire toujours dans ces limites l’action d’un instrument qui a fait ailleurs et qui peut faire encore utilement ses preuves. Que le crayon interprète quelquefois les œuvres de la peinture, que, comme la pointe du graveur à l’eau-forte, il résume en quelques traits; il reproduise à sa manière l’aspect et les caractères principaux d’un tableau, — rien de mieux. Ce que nous demandons seulement en pareil cas, c’est que la traduction soit discrète, conforme à l’esprit du texte plutôt qu’à la lettre, à la réserve prescrite par le moyen plutôt qu’à des arrière-pensées ambitieuses et au souvenir de ce que le burin a pu et dû faire d’après des modèles semblables. M. Flandrin donnait à cet égard un excellent exemple lorsqu’en lithographiant, il y a quelques années, la Frise de la nef de Saint-Vincent-de-Paul, il extrayait, pour ainsi dire, avec autant de sobriété dans la pratique que de certitude dans le goût, la substance des vastes travaux que son pinceau avait exécutés sur les murailles de l’église.

La fausse ambition dont les dessinateurs lithographes semblent aujourd’hui tourmentés n’est-elle pas après tout un tort qu’ils partagent avec la plupart des autres artistes, et ne pourrait-on appliquer aux arts de notre époque, comme à beaucoup de ceux qui les pratiquent, le mot de La Rochefoucauld sur ses contemporains : « Chacun veut être un autre et n’être pas ce qu’il est? » Au lieu de faire simplement de la peinture pour les yeux et de la musique pour les oreilles, on a, suivant une esthétique nouvelle, attribué