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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/585

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On le voit, le talent de Decamps, qui devait, pendant tant d’années, s’obstiner dans la pratique de certains principes une fois adoptés, ce talent s’état d’abord méconnu lui-même, ou tout au moins il avait hésité sur l’emploi à faire de ses propres forces. Avant de demander aux violences de la caricature politique une popularité de mauvais aloi, il s’était essayé, assez timidement il est vrai, dans la représentation des scènes militaires [1], puis dans ce genre sentimental et doucereux que Duval-Lecamus et consorts n’avaient que trop mis à la mode. Le Petit Savoyard et le Singe, une Visite à l’Hôtel-Dieu, Pauvre Noir ! d’autres élégies du même ordre insérées dans un recueil périodique, l’Album, n’annonçaient rien de plus que les ambitions d’un esprit en quête du succès, quel qu’il soit, et les tâtonnemens d’un crayon qui cherche à se donner confiance, tout en agissant à l’aventure. C’est seulement dans une série de lithographies publiées un peu plus tard et représentant, chacune sur une même feuille, des figures, des animaux ou des détails de paysage capricieusement rapprochés, c’est seulement dans ces macédoines qu’on dirait transcrites, comme autant de notes pittoresques, d’un cahier de croquis sur la pierre, que la manière de Decamps se définit pour la première fois et que l’originalité de ce style, devient manifeste. Je ne parle pas d’autres preuves récemment faites en dehors de la lithographie. A l’époque où il crayonnait ces pièces pour le recueil intitulé Croquis par divers artistes, Decamps avait déjà exposé au salon l’Ane et les Chiens savans, une patrouille à Smyrne, et le succès qui venait d’accueillir les œuvres du peintre avait dû enhardir le dessinateur. Celui-ci néanmoins réussirait-il, sans le secours des empâtemens et des retouches, à transporter sur le papier le mode d’exécution solide que sa main avait su pratiquer sur la toile ? La simplicité même du moyen ne paraissait-elle pas lui interdire ici jusqu’au souvenir des innovations tentées ailleurs avec le pinceau ? En changeant de procédés, Decamps a eu ce privilège de les ramener tous à une apparente unité et de soumettre à une même méthode, aux exigences d’une même volonté, les conditions les plus diverses et les moyens les plus rebelles. Ses aquarelles n’ont ni moins de relief ni moins de vigueur dans le coloris que ses tableaux : comme ses dessins, les lithographies qu’il a faites ne diffèrent guère de ses œuvres peintes que par leur aspect monochrome. Elles ont dans le modelé une consistance, une épaisseur en quelque sorte qui semble résulter de la pâte même plutôt que des travaux du crayon et qui étonne le regard

  1. L’ouvrage d’Arnault, Vie politique et militaire de Napoléon, contient deux grandes lithographies de la main de Decamps : la Bataille de Mondovi et la Bataille d’Aboukir.