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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/566

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l’originalité du talent de Géricault et discuter de gaîté de cœur une des gloires les moins contestables de l’art moderne? Nous n’avons pas un aussi malencontreux dessein. Ce que nous voulons dire seulement, — et cela à l’honneur de ce talent autant qu’à l’honneur de notre école, -— c’est que la physionomie qui le distingue, si personnelle qu’elle soit, reproduit quelque chose des caractères généraux de la race, et que dans la hardiesse même de ses aspirations, dans la libre fierté de ses progrès, il semble garder le souvenir du milieu où il est né, des exemples qui lui ont été légués et des traditions qui l’obligent. Un autre qu’un peintre français n’aurait pas mis en scène les naufragés de la Méduse avec cette application à faire ressortir surtout le sens dramatique et la moralité du sujet. Seul aussi, un Français pouvait, en crayonnant des groupes de soldats, d’hommes du peuple, ou simplement de chevaux, donner au tout un intérêt indépendant de la représentation absolument pittoresque, et trouver, sans fausse recherche, sans niaise sensiblerie, le secret de nous attendrir presque sur le sort de trois Chevaux conduits à l’abattoir ou sur celui d’un Cheval mort au milieu d’une campagne déserte, et déjà convoité par les corbeaux.

Fallût-il d’ailleurs, dans l’examen des lithographies de Géricault, — j’entends celles qu’il fît après les deux ou trois années d’apprentissage, — n’envisager que les côtés extérieurs du travail et les mérites de l’exécution, l’attention,, en se concentrant sur ce point, trouverait là un champ vaste encore et de très précieux enseignemens. Où rencontrera-t-on notamment des leçons plus sûres, des exemples plus précis de l’art de dessiner les chevaux, d’en reproduire avec une savante véracité les types et les mouvemens variés, la beauté élégante ou robuste, la docilité ou les colères? L’excellence du talent de Géricault en ce genre est trop bien et trop universellement reconnue pour qu’il ne suffise pas d’y faire allusion en deux mots, et de rappeler, sauf à n’en citer que le titre, les célèbres Suites publiées à Londres et à Paris. Peut-être serait-il moins superflu de louer dans ces beaux ouvrages le discernement avec lequel les conditions particulières du procédé sont appréciées et mises en pratique. Les Suites de Chevaux en effet ne révèlent pas seulement chez celui qui les a faites l’étude et la connaissance profondes de ses modèles, une habileté rare à ennoblir le vrai, à le revêtir d’une majesté épique, sans pour cela le déguiser : elles attestent aussi, à un point de vue tout technique, les intentions les plus judicieuses, l’intelligence la plus exacte de la tâche qu’il s’agissait d’accomplir. Le crayon lithographique n’est, entre les doigts de Géricault, ni un rival malavisé du burin, ni un improvisateur prolixe, ni un interprète de la pensée pittoresque plus réservé que de raison; c’est un