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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/527

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l’expérience ; le joli poème, avec toutes ses bouffonneries, ne convenait guère à la scène. En tout cas, il est curieux de voir dans les lettres de Henri Heine le prix qu’il attachait à ses deux tragédies et l’émotion que lui causait l’attente du jugement public. Ces lettres que l’Allemagne ne connaît pas encore, et qu’une main obligeante a mises sous nos yeux [1], sont le commentaire vivant de la pensée du poète. Quel trouble! que de contradictions! Tantôt il se plaint des coteries qui attaquent les tendances irréligieuses d’Almansor, et répond aux censures par des outrages; tantôt il avoue que sa famille elle-même, dans sa gravité judaïque, n’éprouve aucune sympathie pour son œuvre. « Ma mère, — écrit-il à son ami Mosès Moser au mois de mai 1823, — ma mère a lu mes tragédies, mais elle les a médiocrement goûtées; ma sœur les tolère, et rien de plus; mes frères ne les comprennent pas; mon père n’a même pas ouvert le livre. » Un jour il écrit au célèbre poète Immermann : «William Ratcliff, c’est ma confession générale, et j’ai la marotte de croire que vous êtes du petit nombre de ceux qui sauront le comprendre. La seule chose que je vous demande, c’est de le lire en bonne disposition d’esprit et de ne pas interrompre votre lecture. Je suis convaincu de la valeur de ce poème, car il est profondément vrai, ou bien moi-même je ne suis qu’un mensonge. Tout ce que j’ai écrit jusqu’à présent, tout ce que j’écrirai encore pourra mourir et mourra... J’en dirais bien plus sur ce point, quoique j’en sois tout confus; mais heureusement le temps me manque. » Deux mois plus tard, écrivant à ce même Immermann, il proteste contre ceux qui chercheront dans ses tragédies quelques traits de son caractère, quelques événemens de sa vie, et il ajoute : « Combien de fois arrive-t-il qu’il n’y a presque nul rapport entre l’appareil extérieur de notre destinée et notre histoire réelle, l’histoire intime de notre âme! Ces rapports, en ce qui me concerne, n’ont jamais existé. » Je recommande en passant cette remarque à d’éminens critiques de nos jours. La méthode au nom de laquelle on prétend disséquer l’homme afin de connaître l’écrivain rencontre là une objection qui vaut la peine d’être méditée. Pour que ce dangereux scalpel ne devienne pas un instrument d’erreur, il ne suffit pas qu’il soit manié d’une main légère et discrète; il faut encore qu’une pensée spiritualiste préside à ses opérations.

Henri Heine, on le voit par ces lettres, avait alors un jeune maître vers lequel se tournaient ses regards. Éclose au sein du romantisme, son inspiration cherchait une atmosphère moins énervante, et la fougue un peu sauvage des premières productions d’Immermann

  1. Les lettres de Henri Heine rempliront les quatre derniers volumes des Œuvres complètes; l’éditeur, M. Adolphe Strodtmann, a bien voulu nous communiquer toutes celles qui se rapportent à la période dont nous parlons.