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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/523

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« ZULEIMA, s’arrachant de ses bras avec effroi. — Jésus! Marie!

« ALMANSOR.— Quels sombres accens viennent déchirer le voile d’or dont m’enveloppait légèrement ce rêve de béatitude ! Je te vois tout à coup pâlir, ma bien-aimée ! Ma rose est devenue un lis... Dis, ma Zuleima chérie, as-tu donc vu la mort qui vient, invisible, pour nous séparer?

« ZULEIMA. — La mort! elle ne sépare pas; la mort réunit. C’est la vie qui nous sépare violemment. Entends-tu, Almansor, ce que murmurent ces cloches? (se couvrant de son voile.) Elles murmurent d’une voix sourde : «Zuleima se marie aujourd’hui avec un homme qui ne s’appelle pas Almansor.» (Une pause.)

« ALMANSOR. — Ainsi tu m’as sifflé dans le cœur ton plus mauvais venin, reine des serpens ! Sous cette haleine empoisonnée, les arbres se flétrissent à l’entour; la source d’eau vive se transforme en une source de sang, et l’oiseau tombe mort du haut des airs. Ainsi, par tes chants hypocrites, tu m’as attiré dans cette salle de torture que tu appelles l’église! Là, tu me crucifies sur la croix de ton dieu; puis, tout affairée, tirant les cordes des cloches et faisant retentir les orgues, tu veux couvrir par ce fracas la prière de repentir et d’angoisse que j’adresse au trône d’Allah ! Ainsi, méchante fée, tu m’as attiré dans ton char de coquillages attelé de colombes, tu m’y as attiré et enlevé jusqu’aux nues pour me précipiter du ciel sur la terre. J’entends encore en tombant tes éclats de rire moqueurs; en tombant, je vois ton char magique se changer en un cercueil à roues de flamme et tes colombes en dragons; je te vois les conduire avec des serpens noirs au lieu de freins, et moi, vomissant des imprécations horribles, je roule, je roule au fond de l’enfer, si bien que les diables mêmes tremblent et pâlissent à l’aspect de mon délire, aux clameurs épouvantables de mon délire, etc. »


Il y a une doctrine au milieu de ces divagations passionnées, c’est que l’amour, l’amour profane, est supérieur à toutes les religions. Ce culte de la chair, que le saint-simonisme proclamera plus tard et qui inspirera aux écrivains de la jeune Allemagne tant d’œuvres mortes sous le mépris public, le voilà en germe dans les cris du musulman de Grenade. Or, de toutes les lois religieuses, la loi du Christ étant la plus noblement exigeante pour la dignité spirituelle de l’homme, c’est surtout le christianisme que poursuit Henri Heine. L’Allemagne protestante ne s’y est pas trompée à l’époque où parut la pièce; nous savons par les lettres du poète que ses critiques voyaient dans son héros une figure antichrétienne.

Ai-je besoin de mettre sous les yeux du lecteur les deux derniers actes du drame? Les scènes qui vont suivre ne sont que la confirmation des idées éveillées ici par l’auteur. Au moment où les deux fiancés, Enrique et Zuleima, assis au festin de noces, reçoivent les félicitations des convives, Almansor et Hassan, avec leurs compagnons, envahissent le château. Le jeune Arabe, frappant d’estoc et de taille, se fraie un chemin jusqu’à Zuleima au milieu des seigneurs castillans., et l’emporte évanouie dans les montagnes voisines. Là,