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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/521

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la connais-tu pas? ne l’as-tu jamais vue dans tes rêves, jamais rencontrée sur ton chemin, ô mon frère égaré?


« ALMAKSOR.— Oui, je l’ai déjà rencontrée sur mon chemin, cette image, le jour où je revins en Espagne. Sur la gauche de la route qui conduit à Xérès s’élève magnifiquement une mosquée splendide; mais là où le muezzin criait du haut de la tour : « Il n’y a qu’un Dieu et Mahomet est son prophète, » on entendait le sourd retentissement des cloches dans les airs ébranlés. Je n’étais encore que sur le seuil, et déjà roulait sur moi un sombre torrent de sons d’orgue impétueux qui mugissaient avec force, et, pareils à la noire liqueur dans le chaudron embrasé du magicien, jetaient en coulant des flots de fumée. Ces accens gigantesques m’attiraient dans l’intérieur de l’édifice comme avec de longs bras, et s’enroulaient autour de mes membres ainsi que des serpens, et pénétraient dans ma poitrine, et me perçaient de part en part... J’aurais dit que le mont Kaff pesait sur mon corps et que le bec de Simourgh me picotait le cœur. Quand j’entrai, j’entendis, pareils à un chant de mort, les accens voilés de personnages étranges, visages sévères, têtes chauves, avec de longues robes chamarrées de fleurs, — et les voix argentines de jeunes garçons vêtus de blanc et de rouge, qui de temps en temps faisaient retentir de petites sonnettes et balançaient de brillans encensoirs d’où jaillissait la fumée. Des milliers de lumières jetaient leurs reflets sur toutes ces scintillations, sur toutes ces paillettes d’or, et partout où se dirigeaient mes regards, partout, dans chaque niche, j’apercevais la même image que je retrouve ici. Partout aussi elle était triste et pâle de douleur, la face de l’homme que représente cette image. Tantôt on le flagellait cruellement à coups de lanières, tantôt il tombait affaissé sous la croix; plus loin on lui crachait insolemment au visage, on mettait à ses tempes une couronne d’épines, on le clouait sur la croix et d’une lance aiguë on lui perçait le flanc... Du sang, du sang, il y avait du sang sur toutes ces images. Je vis encore une femme désolée qui tenait sur ses genoux le cadavre décharné du martyr, tout jaune, tout nu, sillonné d’un sang noir... Soudain j’entendis une voix perçante et sonore qui disait : « Ceci est mon sang. » Tournant alors mes yeux de ce côté, je vis... (il frissonne), je vis le prêtre qui vidait un calice.

« ZULEIMA. — C’est dans la maison de l’amour que ton pied est entré, Almansor; mais le voile de la cécité couvrait encore tes paupières. Tu devais regretter ces joyeux reflets qui folâtrent gaîment dans les vieux temples païens, et cette vulgaire sécurité morale qui habite les salles mornes où prie le musulman. L’amour s’est choisi sur cette terre une demeure plus sérieuse et meilleure. C’est là que les enfans deviennent adultes et que les adultes redeviennent enfans. C’est là que les pauvres deviennent riches et que les riches trouvent la béatitude dans la pauvreté. C’est là que les heureux apprennent le prix de la douleur et que les affligés retrouvent la joie, car l’amour lui-même a paru autrefois sur la terre sous les traits d’un pauvre enfant affligé. Son berceau était une crèche étroite dans une étable; un peu de paille jaune fut le seul coussin où reposa sa tête, et il fut obligé de s’enfuir comme un chevreuil timide, poursuivi par les sots et les docteurs. L’amour fut trahi, vendu pour de l’argent; il fut outragé, flagellé, crucifié;