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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/518

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« ALMANSOR. — Non! il n’a pas emporté sa haine au tombeau. Et cependant, si le hasard faisait résonner à ses oreilles les noms d’Aly et de Zuleima, l’orage s’éveillait dans sa poitrine, des nuages s’amassaient sur son front, son œil lançait des éclairs, et de sa bouche jaillissaient les malédictions furieuses; mais un jour, après une de ces tempêtes, le père, épuisé, anéanti, tomba dans un profond assoupissement. J’étais auprès de lui, attendant son réveil. O surprise! quand il ouvrit les yeux, il n’y avait dans son regard, au lieu des flammes de la colère, que bienveillance sereine et religieuse douceur. Au lieu des convulsions de sa folle et sauvage souffrance, un sourire aimable flottait sur ses lèvres, et loin de vociférer d’horribles malédictions, il me dit tout bas de sa voix la plus douce : « La mère l’exige, je ne puis m’y opposer; va donc, mon fils, embarque-toi, retourne en Espagne, va au château d’Aly, cherches-y Zuleima et dis-lui... » Tout à coup vint l’ange de la mort, et de son glaive acéré il trancha en deux la vie et le discours d’Abdullah. (une pause.) Je l’ai couché dans la tombe, mais non, selon l’usage musulman, la face tournée vers La Mecque; c’est du côté de Grenade, comme il l’avait ordonné, que j’ai placé le visage du mort. Il est là, les yeux ouverts, les yeux fixes, et il me regarde toujours, (se détournant peu à peu.) O père trépassé, tu m’as vu cheminer à travers les sables du désert, tu m’as vu naviguer vers les côtes d’Espagne, tu m’as vu courir au château d’Aly, tu me vois maintenant... Je suis devant Zuleima; parle, esprit d’Abdullah, que faut-il que je lui dise? (Une forme humaine apparaît, enveloppée d’un manteau noir.)

« L’APPARITION. — Dis-lui : « Zuleima, descends des salles dorées de ton palais de marbre et saute sur le noble coursier d’Almansor. Dans le pays où le palmier répand son ombre fraîche, où le doux encens jaillît d’un sol sacré, où les pâtres chantent en gardant leurs troupeaux, une tente est dressée, une tente en toile de lin d’une blancheur éblouissante, et la gazelle aux yeux intelligens, et les chameaux au long cou, et les brunes jeunes filles au front couronné de fleurs, debout au seuil de la tente ornée de mille couleurs, attendent leur maîtresse... O Zuleima, c’est là, c’est là qu’il faut t’enfuir avec Almansor. »


Cette apparition, vous le devinez, c’est le vieil Hassan qui veille sur son jeune maître. Il craint pour lui les séductions du château d’Aly; il ne veut pas qu’Almansor se fasse chrétien pour épouser Zuleima, et, comme il écoutait les deux amans dans l’ombre, il a profité d’une figure poétique du jeune Arabe pour jouer le rôle de revenant. Ce revenant est aussi un deus ex machina. L’auteur cherchait un moyen d’interrompre son duo nocturne afin de le reprendre sur un motif plus souriant et plus frais, aux premières lueurs de l’aube; il a employé ce procédé d’une candeur toute primitive. Le lendemain, Zuleima, que l’apparition du vieux musulman avait fait rentrer chez elle, sort de sa chambre à pas discrets, descend dans le parc, et, tout en s’agenouillant devant un crucifix pour demander à sa foi une arme contre son amour, prend plaisir à rêver