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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/511

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Avec ces capricieux humoristes, on craint toujours d’être dupe. Est-ce pour se jouer du lecteur que le poète accumule ces images? A-t-il voulu parodier le style du sujet et railler lui-même sa passion? Oh ! non, la raillerie aura bientôt son tour; ici Henri Heine est sincère, et il ne faut attribuer qu’à l’ardeur de la jeunesse l’exubérance de son langage. Dans le plan primitif du poète, c’est là que finissait le premier acte; trois scènes seulement, l’arrivée d’Almansor, le combat dans les ténèbres, l’entretien du jeune Maure et du vieux serviteur, formaient l’exposition. Plus tard, soit que le peu de succès obtenu sur la scène l’ait averti de son erreur, soit qu’il ait reconnu spontanément l’inspiration toute lyrique de ce prétendu drame, il supprima les divisions théâtrales, et ne laissa plus subsister qu’un poème dialogué : c’est sous cette forme que l’a publié M. Strodtmann d’après les manuscrits de l’auteur. On voit bien cependant que l’économie de la pièce n’est pas changée. Le poète, vaincu sur le théâtre, se réfugie dans le libre domaine de la fantaisie; ces suppressions ne veulent pas dire autre chose. Au surplus, tragédie ou poème, ce que nous cherchons ici, ce sont les premières effusions de ce chantre bizarre qui a exprimé d’une manière si poignante plusieurs des maladies morales de notre siècle, et que nous avons vu mourir sur son lit de douleur, mêlant les plus cyniques bouffonneries à la poésie la plus délicate et la plus pure.

Pendant qu’Almansor et Hassan échangent leurs confidences dans le château ruiné d’Abdullah, le château d’Aly est en fête. Zuleima, qu’on nomme aujourd’hui doña Clara, va épouser un gentilhomme castillan, don Enrique. On entend retentir la musique du bal; dames et cavaliers passent et repassent sous leurs brillans costumes, car toute la noblesse du pays a répondu à l’invitation du vieux seigneur maure : soit curiosité moqueuse, soit désir d’honorer les convertis, pas un des conviés n’a manqué à l’appel. Au milieu du bruit de la fête, Aly prend à part don Enrique et lui révèle un secret qui ne peut lui être caché plus longtemps : Zuleima n’est pas la fille d’Aly. L’amitié la plus étroite enchaînait jadis Aly et Abdullah ; décidés à unir leurs enfans, ils les avaient échangés dès le premier âge. Aly s’était chargé de faire élever Zuleima sous ses yeux afin de préparer une digne femme à son fils, tandis qu’Abdullah de son côté formait lui-même le futur époux de sa fille unique. « Les enfans grandirent, ajoute Aly, ils se virent souvent, ils s’aimèrent... jusqu’au jour de la tempête. Vous savez comme la foudre tomba sur la haute tour de l’Alhambra et comme les grandes familles de Grenade se convertirent à la religion de la croix. Vous savez que la gouvernante de Zuleima, elle-même chrétienne et pieuse, avait depuis longtemps gagné au Christ le tendre cœur de son élève ; vous