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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/500

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Phryné à la bouche, comme une éternelle et irréfutable objection ; mais on a lieu de s’étonner qu’un critique si décidément ami du progrès s’accommode de pareils alliés, et surtout que, parce qu’il préfère une chose à l’autre, il aille jusqu’à nier celle qu’il ne préfère pas. Dans la reproduction de la figure humaine, on peut rechercher ou la pureté des lignes ou l’expression, car les réunir ensemble, cela ne semble guère possible. Qu’on aime mieux l’expression, parce qu’elle fait paraître la vie de l’âme, cela se conçoit : encore ne faudrait-il pas aller jusqu’à préférer les magots d’Ostade aux « académies que nous copions d’après l’antique, » ce qui, pour tout bon entendeur, veut dire aux chefs-d’œuvre antiques ; mais faut-il pour cela nier que la beauté réside dans la pureté des lignes, et, pour justifier cette opinion, comparer la Vénus de Milo à la Joconde, c’est-à-dire deux arts qui ne sauraient fleurir dans les mêmes conditions?

Sur la peinture antique, M. Véron ajoute encore d’autres erreurs. Il la voit toute dans les habiletés de métier : il cite triomphalement le raisin de Zeuxis, le rideau de Parrhasius, la ligne d’Apelle, et il ajoute, non sans raison, que les animaux, malgré la sûreté prétendue de leur instinct, se laissent facilement prendre à ces trompe-l’œil, et ne sont pas malaisés à duper, comme peuvent l’attester les chasseurs et les pêcheurs. M, Véron lui-même a vu des moineaux becqueter des perles de verre parmi des miettes de pain ; mais il ne fait pas attention que les auteurs mentionnent cette perfection imitative des artistes anciens à titre de tour de force, et non comme le comble de l’art. En réalité, ce sont les ressources du métier qui ont surtout manqué à l’art antique : il ne connaissait ni le clair-obscur, ni la perspective, ni le relief, ni la peinture à l’huile. On ne peignait alors qu’à la détrempe, genre plus propre à la décoration des murailles qu’à la reproduction des détails; mais on avait heureusement le principal, qui est le dessin, et quiconque a vu à Pompéi ou au musée de Naples les monumens trop rares qui nous restent de la peinture antique pourra regretter ce qui manque à cet art, mais non méconnaître la supériorité sensible qu’avaient des peintres même du second ou du troisième rang:.

Combien n’est-il pas impie, dirons-nous après avoir lu ce plaidoyer pour les modernes, le vœu de ceux qui nous veulent affranchir des Grecs et des Romains! Quiconque, par situation ou par système, a voulu marcher dans l’ignorance de leurs chefs-d’œuvre ou sans leur aide a dû s’arrêter en route, s’il n’aimait mieux, par des efforts extraordinaires, combler les lacunes de son éducation. Même dans les parties où nous pouvons nous croire supérieurs à nos maîtres, nous ne le serions pas devenus sans leurs leçons: l’étude du passé sera toujours la plus sûre lumière pour s’avancer dans les voies de l’avenir. C’est pour cela que la renaissance demeurera un bonheur à jamais mémorable de l’humanité, qui, grâce à elle, a enfin cessé de marcher à tâtons. Voilà ce qu’il faut reconnaître et proclamer au nom même de la démocratie et du progrès, qui n’ont rien à gagner à n’avoir pas d’ancêtres et à se montrer ingrats. Il sera toujours regrettable de voir dépenser tant de talent, d’esprit et de Savoir pour se mettre en opposition avec les lois éternelles, avec le sentiment universel du goût.


F.-T. PERRENS


V. DE MARS.