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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/44

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ainsi, n’ayant plus rien à lui dire, j’occupai mes loisirs (et je ris encore quand j’y pense) à rapporter sur les marches de l’escalier, où je les rangeais avec un soin minutieux, les vêtemens de toute sorte, bas, chemises, mouchoirs, etc., qu’elle avait empilés au milieu du vestibule. Ceci fait, je revins à elle, je m’emparai encore une fois de ses mains, qu’elle tenait fortement serrées l’une dans l’autre.

« Vous avez reconnu vous-même que cela était impossible, s’écria-t-elle alors tout à coup... Personne ne prendra le monde sur ses épaules pour l’amour de moi... Je ne convie personne à partager mon fardeau... Je vous remercie de n’avoir pas cru ce qu’on vous disait; il y a là du moins une pensée consolante... Non bien certainement, personne autre... Et pas même, pas même vous... Finissons-en, docteur Edward!... Je ne vous assujettirai jamais au joug qui pèse sur moi; mais je... je ne vous oublierai jamais. Je ne me permettrai jamais de vous blâmer... Adieu donc... Epargnez-moi; partez, je vous le demande en grâce!... Pas un mot de plus en ce moment... »

La porte du salon vint alors à s’ouvrir. Nous avions complètement oublié, — moi du moins, — qu’on nous écoutait peut-être. Ce ne fut donc pas sans quelque surprise que je vis mistress Fred, debout sur le seuil, me saluer, m’inviter même par un geste moins disgracieux que de coutume. « Si M. Edward veut se donner la peine d’entrer, disait-elle, je serai charmée qu’il entende, ma chère Nettie, ce que j’ai à vous dire... Je ne puis en appeler qu’à vous, continua-t-elle, se tournant de mon côté, du caprice auquel cette enfant veut me soumettre. »

Nous entrâmes à sa suite dans le salon. Placé en écran devant le feu, l’homme des bois en interceptait complètement les clartés. Un épais abat-jour éteignait en partie celles de la lampe. On y voyait à peine dans cette pièce, où le désordre était grand, et qui me sembla métamorphosée. Je ne reconnaissais plus le salon de Nettie, ce salon peuplé, pour moi, de tant de souvenirs amers et doux. Sous les regards un peu étonnés que lui jetait Titania, le géant australien semblait embarrassé. Il tordait de temps en temps ses longues moustaches pour se faire une contenance, et mistress Fred, réinstallée sur son sofa, éventait vivement, de son mouchoir brodé, ses joues plus animées que d’habitude.

« Nettie, me dit-elle enfin, est si accoutumée à régenter un chacun, qu’elle se croit des droits incontestables à notre obéissance... C’est sans doute la faute de Fred qui, se souvenant des obligations par lui contractées envers ma famille, se subordonnait trop complétement à ma sœur; mais à présent que j’ai quelqu’un pour me