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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/414

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Il fallait agir : Napoléon l’ordonnait. On fouille les vieux cartons; on s’inspire des traditions du temps de Louis XIV. Défense est faite d’emmagasiner les céréales; tout détenteur, qu’il soit marchand, fermier ou propriétaire, est tenu de déclarer les quantités dont il dispose et de les envoyer à la réquisition de l’autorité sur tel marché qui lui est désigné : on fait des inventaires à domicile pour assurer l’exécution de ces mesures. Moyens impuissans ! La volonté souveraine intervient alors directement. Deux décrets impériaux, du 4 au 8 mai 1812, fixent un maximum pour le prix des blés jusqu’à la récolte prochaine. Dans les départemens que l’on supposait suffisamment pourvus pour leur propre consommation, le prix qui ne devait pas être dépassé était 33 francs l’hectolitre. Dans les autres localités, la taxation était abandonnée à la sagacité du préfet. Certains préfets, voulant faire du zèle, se firent un mérite de tenir le maximum très bas; d’autres, mieux avisés, élevèrent au plus haut la tolérance. Or il arriva naturellement qu’en dépit de toutes les polices, les grains se portèrent dans les départemens où ils se vendaient cher : ceux-ci furent suffisamment pourvus. Dans les autres, il fallut substituer au blé des alimens malsains.

Paris et les cinq départemens qui l’environnent avaient été classés dans la catégorie des localités suffisamment pourvues, c’est-à-dire que l’hectolitre avait été taxé au maximum de 33 francs, prix déjà excessif relativement à l’époque. Bien que le conseil des subsistances fît verser au rabais à la halle ou distribuer aux boulangers les approvisionnemens qu’il avait réunis à si grands frais, la farine atteignit des prix élevés, et manqua même quelquefois. Pour employer l’expression consacrée en ces tristes circonstances, « on fit farine de tout. » Le kilogramme de pain, qui, même au compte de la police, revenait en mai à 70 centimes, était taxé à 45 centimes. On rappelait aux boulangers les bénéfices qu’on leur avait laissé faire les années précédentes; on leur promettait des indemnités. Bien peu d’entre eux étaient capables de vendre longtemps à perte. Ils luttaient contre la police pour restreindre leur fabrication; plusieurs se dérobèrent par la faillite aux sacrifices dont on leur faisait un devoir.

La crise étant passée, on fit les comptes. On chiffra à un assez bon nombre de millions les dépenses supportées par l’état : on ne remarqua pas que les consommateurs avaient subi une perte dix fois plus forte par l’élévation artificielle du prix. Les tableaux de douane signalent pour les années 1811 et 1812 réunies une importation de 762,787 quintaux métriques de grains divers pour tout l’empire, qui embrassait alors un tiers de l’Europe : c’était à peine la consommation de deux jours en deux ans. Voilà à quoi avait abouti le con-