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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/412

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Les grains et farines amassés, comme il vient d’être dit, formaient le noyau de la grande réserve à laquelle Napoléon, devenu empereur, tenait plus que jamais. Vanlerberghe en prit l’administration en régie moyennant une allocation de 15 centimes par quintal de farine et par mois. A ce compte, il était responsable des avaries. L’insuffisance et le mauvais état des magasins compliquaient les difficultés de l’expérience. Vers 1808, l’utopie de Napoléon prit dans sa vaste pensée des proportions gigantesques : il décréta la construction des greniers d’abondance dont les bâtimens du quai Bourdon nous ont conservé le spécimen. On y dépensa environ 6 millions. La capacité de ces greniers correspondait, pour cette époque, à une consommation de vingt-quatre jours. On ne tarda pas à constater que les avances à faire pour l’achat des farines, l’intérêt du capital d’établissement, les frais de garde et de manutention, les déchets et avaries grevaient la marchandise, et faisaient ressortir un prix supérieur à celui des plus mauvaises années. Il y avait un autre mal, beaucoup plus funeste que la perte d’argent, mais que les administrateurs de cette époque ne soupçonnaient même pas. L’intention du gouvernement, en accumulant ainsi des blés et des farines, était de les verser sur les marchés, par l’entremise d’agens inconnus, chaque fois que des symptômes de hausse se manifestaient. N’ayant plus pour régulateur le jeu naturel de l’offre et de la demande, se sentant en présence d’un concurrent invisible pour qui la perte n’était rien, les négocians devaient être, les uns d’une réserve excessive, les autres d’une témérité aveugle. A coup sûr, le désordre commercial détruisait beaucoup plus de ressources alimentaires que la prétendue sagesse des administrateurs n’en pouvait recueillir.

Quant à la boulangerie proprement dite, le système inauguré par le préfet Dubois, qu’on pourrait appeler la compensation arbitraire, commença par lui être assez favorable. Le blé ayant été abondant de 1804 à 1811, le syndicat pouvait livrer le pain à bas prix, tout en se réservant un large bénéfice. En 1809, par exemple, à la suite d’une récolte phénoménale, on maintint à 30 centimes le kilogramme, qui, suivant les règles actuellement admises, aurait dû être donné à 23 centimes. Certains documens, un peu vagues à la vérité, permettraient d’estimer à une quarantaine de millions la plus-value dont les boulangers parisiens ont ainsi profité pendant une dizaine d’années. M. Dubois voyait avec plaisir tout ce qui tendait à fortifier la corporation, conformément à l’idéal du maître: on comptait encore en 1807 plus de huit cents ateliers. D’accord avec le syndicat, la préfecture de police arrêta que le nombre en serait réduit à six cents au moyen d’une cotisation annuelle, destinée au rachat successif des fonds supprimés. C’est ainsi que s’in-